LA VICE-SECRÉTAIRE GÉNÉRALE ____________________________________________________________________

ALLOCUTION AU FORUM AFRICAIN DU DÉVELOPPEMENT '99

Addis-Abeba, le 25 octobre 1999

Excellences,
Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi tout d'abord de réaffirmer que le Secrétaire général et le système des Nations Unies tout entier soutiennent l'Afrique sans réserve. Il y a plus de 50 ans que les Nations Unies défendent les droits de l'Afrique, dont celui à l'autodétermination, et qu'elles sensibilisent le reste du monde à ses besoins et à son potentiel. Aujourd'hui, à l'ère de l'après-colonies, de l'après-apartheid, et de l'après-guerre froide, l'Afrique se trouve de nouveau à la croisée des chemins.

Comme le Secrétaire général le disait au Conseil de sécurité le mois dernier, un instantané de l'Afrique pris à la veille du nouveau millénaire révélerait une mosaïque de réussites et de problèmes sans solution, d'occasions saisies et de chances ratées. En certains endroits, la vision largement répandue d'une Afrique en crise perpétuelle est une sombre et douloureuse réalité; les effets pernicieux des conflits, de la corruption, de l'endettement et de la maladie se conjuguent pour empêcher l'Afrique d'avancer. Mais il y a aussi des endroits, plus nombreux qu'on ne le reconnaît en général, où de grandes réformes économiques et politiques ont été engagées et où des avancées spectaculaires sont en cours.

Comment ferons-nous du siècle qui s'annonce le siècle de l'Afrique, celui où les Africains seront totalement maîtres de leur développement et de leur destin? Les perspectives du continent dépendent, cela va sans dire, de beaucoup de conditions, dont la plus importante est peut-être la façon dont les Africains eux-mêmes répondent aux défis de la mondialisation et de l'âge de l'information.

Il y a des siècles que les êtres humains du monde entier sont en relation les uns avec les autres. Ce que la mondialisation a aujourd'hui de particulier, c'est la vitesse à laquelle elle se produit, les outils qui animent son expansion, les règles qui existent, ou qui n'existent pas, pour la maîtriser et les acteurs qui en détermineront le cheminement et décideront de notre destin.

La mondialisation élargit nos choix, nous offre de nouveaux moyens de relever les niveaux de vie et de vaincre la pauvreté. Elle nous familiarise avec la diversité et l'interdépendance de notre monde. Mais des centaines de millions de gens se trouvent marginalisés, dans une misère sans nom et avec peu d'espoir de réaliser leur potentiel. Ce sont les pays où les investissements, la croissance et les échanges commerciaux sont les plus nécessaires qui sont laissés sur la touche. Bien des gens voient dans la mondialisation non pas un agent de progrès mais une force perturbatrice, capable de détruire emplois et traditions en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Alors, même si nous nous félicitons des avantages qu'elle nous a apportés et qu'elle nous apportera encore à l'avenir, nous ne pouvons que déplorer en même temps les maux qui trop souvent l'accompagnent. Le défi que nous devons relever consiste à faire de la mondialisation le moteur d'une croissance plus équitable.

La force la plus importante qui pousse la mondialisation en avant est peut-être la généralisation des technologies de l'information et des communications. Ces technologies sont une extraordinaire force d'intégration des peuples et des nations dans l'économie mondiale. Elles peuvent favoriser l'ouverture et la transparence et donc aider à démasquer les pollueurs et les dictateurs. Quand le chef d'entreprise peut, de son village, passer commande par téléphone ou par courrier électronique au lieu de partir lui-même pour la lointaine capitale, ces technologies lui font gagner un argent et un temps précieux. Quand un système d'alerte avancé par satellite aide les populations menacées par une crue ou une tornade à se mettre à l'abri, ces technologies préviennent des catastrophes humanitaires. Quand les citoyens ont un accès direct à l'actualité et à l'analyse indépendante des politiques et des décisions des gouvernements, ces technologies favorisent la bonne gouvernance. La télémédecine, l'enseignement à distance et l'intégration des femmes dans la population active ne sont que quelques-uns des progrès que nous laisse espérer la diffusion des technologies de l'information et de la communication les plus récentes.

L'information, c'est le pouvoir. Le savoir est la nouvelle richesse de la planète, le nouveau capital du monde des affaires, la base même du progrès. L'accès à ce savoir est donc décisif. Le monde compte depuis peu six milliards d'habitants. Cinq de ces six milliards d'êtres humains vivent dans des pays en développement. Pour beaucoup d'entre eux, les grandes prouesses scientifiques et techniques de notre temps pourraient aussi bien s'être produites sur une autre planète. La moitié de ces habitants n'ont jamais donné ni reçu un coup de téléphone. Nous sommes peut-être bien en train d'ajouter une nouvelle faille à la fracture déjà bien marquée entre riches et pauvres : une ligne de partage numérique entre info-riches et info-pauvres.

Pourquoi ce nouveau fossé de l'information doit-il nous inquiéter? Parce que les technologies de l'information et des communications ne sont pas un luxe mais un outil pour le développement économique et social. Parce que les pays qui ont déjà pris du retard dans leur développement économique et industriel risquent d'en prendre encore bien davantage s'ils ne peuvent tirer parti des nouvelles possibilités qu'offre le passage à la société de l'information et à des économies fondées sur le savoir. Parce que grâce aux technologies de l'information, les pays en développement pourraient faire l'économie des énormes investissements que les pays développés ont dû faire dans les anciens systèmes de communications, ce qui permettrait à l'Afrique de "sauter" certaines étapes et d'entrer directement dans l'ère de l'information. Enfin, parce qu'il existe un lien fondamental entre le développement, qui comprend le développement technologique, et la paix. Si la guerre est le pire ennemi du développement, un développement sain et équilibré est la meilleure forme de prévention des conflits.

Ceci ne concerne pas que les ministres des télécommunications de chaque pays, mais aussi les ministres de l'éducation et de la santé, et beaucoup d'autres. Même si les nouvelles technologies sont installées et accessibles, à défaut d'alphabétisation et de connaissances élémentaires en informatique, elles demeureront aussi inaccessibles qu'elles le sont aujourd'hui. L'expérience acquise dans le monde entier montre que l'acquisition de compétences élémentaires peut procurer des gains énormes aux personnes qui en étaient dépourvues. Le véritable défi est donc d'arrêter des priorités fondamentales: la première nécessité est celle d'une main-d'oeuvre en bonne santé et capable afin de poser des fondations qui permettront à tous d'accéder aux richesses que les technologies de l'information et de la communication ont placées sous nos yeux, sur nos bureaux, dans nos foyers et au bout de nos doigts, bref dans tout le tissu de la vie moderne.

Je suis optimiste pour l'Afrique en raison notamment des promesses de l'âge de l'information. L'Afrique enregistre déjà des gains évidents découlant de l'utilisation des téléphones mobiles, des satellites et des ordinateurs qui améliorent la vie de plusieurs personnes dans le continent. Le réseau HealthNet (SantéNet) permet l'établissement des liens entre docteurs et chercheurs dans nombre de régions du continent et facilite la coopération entre ces derniers et les centres médicaux à travers le monde. Les ONG africaines sont branchées sur le réseau Internet, ce qui permet de connecter les sièges aux bureaux ruraux qui se trouvent sur le terrain et d'établir des liens avec les partenaires dans d'autres pays. Les médias qui ont pendant longtemps été mis à contribution pour l'expansion de l'éducation en milieu rural sont actuellement utilisés pour des tâches plus complexes comme la promotion de la culture de la paix. En effet, chacun de vous peut citer des exemples de généralisation de la société de l'information au niveau de toutes les couches sociales en Afrique.

Je suis également optimiste parce que l'Afrique tire des avantages énormes de l'ère de l'information bien qu'elle soit encore si récente. En effet, il est encore trop tôt pour avoir une idée précise de toutes ses potentialités. Qui aurait pu prédire toute l'envergure de la révolution industrielle lorsque celle-ci a commencé de manière primitive avec la machine à vapeur ? Aurait-il été possible à cette époque là de prédire l'apparition des fusées, des plastiques et d'autres produits qui caractérisent notre monde aujourd'hui ?

Les technologies et les systèmes de l'information adaptés aux conditions non identiques de l'Afrique ne sont qu'à leur début. Mais l'âge de l'information évolue vers la bonne direction en Afrique : il existe un nombre extrêmement croissant d'applications à des coûts extrêmement réduits.

Y a -t-il parmi vous des personnes qui ont acquis une machine à calculer portable permettant de faire des additions, des soustractions, des multiplications et des divisions il y a trente ans ? Si vous l'avez fait, vous vous rappellerez qu'elles pesaient alors dix livres et coûtaient 300 dollars. Aujourd'hui, vous retrouvez les mêmes fonctions dans quelque chose qui ressemble à une carte de visite que l'on distribue pour la promotion des affaires.

Si vous avez acheté votre ordinateur il y a deux ans, vous pouvez être sûr que ce modèle n'est plus fabriqué aujourd'hui. En revanche, vous pouvez acquérir un appareil tellement puissant que vous n'avez pas assez de temps pour connaître toutes ses fonctions et il vous coûtera la moitié du prix ou alors un prix inférieur à celui que vous a coûté la première acquisition. Assurément, les coûts du matériel vont continuer de chuter. A mesure que nous évoluons vers des sociétés de l'information, nous devons surveiller les coûts des logiciels et de la mise au point des systèmes, mais nous savons déjà que les coûts de la transmission des données électroniques tendront vers zéro dans la prochaine décennie. Dans le même ordre d'idées, le changement qui a duré trente ans et qui a permis de passer de la radio diffusion au balladeur sony est en passe de faire place à un autre : la reception des signaux à partir d'un nombre croissant de satellites régionaux qui promet des économies d'échelle.

Excellences,
Mesdames et messieurs,

Le Forum africain du développement est un mécanisme qui permet à tous les partenaires de se réunir. Nous avons besoin de la contribution des universités africaines. Nous avons besoin de l'expérience des organisations de la société civile et de leur connaissance incomparable de la vie au niveau communautaire. Nous avons besoin des savoirs autochtones qui font partie intégrante de la vie communautaire africaine. Nous avons besoin de l'engagement du secteur privé, qui doit se rendre compte que la vaste population rurale de l'Afrique représente un énorme marché potentiel pour les nouveaux services de communications. Et nous avons besoin de l'engagement des gouvernements africains en faveur de la libre circulation de l'information, ainsi que de leur volonté de mettre l'information au coeur de la vie quotidienne des Africains.

Le système des Nations Unies est résolu à jouer son rôle. Pratiquement tous les institutions et départements des Nations Unies gèrent des systèmes d'information. Ces systèmes couvrent quasiment toute la gamme des activités de développement. La Commission économique pour l'Afrique s'efforce depuis les années 70 d'encourager la collecte, le traitement et la diffusion de l'information produite en Afrique, ce qui est essentiel pour définir et réaliser les objectifs de développement du continent. Le système d'information de la FAO sur l'agriculture, les systèmes de données du FNUAP sur la santé génésique et la mise en réseau de l'accès aux marchés par la CNUCED ne sont que quelques domaines dans lesquels le système des Nations Unies a utilisé les nouvelles technologies pour diffuser l'information parmi les décideurs africains et promouvoir la coopération technique entre pays en développement. Mais trop souvent ces activités ne sont pas connectés les unes aux autres. Voilà qui est profondément paradoxal, car à quoi servent les technologies de l'information et de la communication si ce n'est à améliorer les liens entre peuples et nations?

Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

L'ère de l'information est souvent perçue comme dirigée en premier lieu par les forces du marché, et comme servant principalement les intérêts du secteur privé et de ceux qui ont accès aux capitaux. Il appartient à l'Organisation des Nations Unies de veiller à ce qu'à toute époque quelconque, les aspirations sociales et humanitaires des peuples du monde puissent se réaliser. La bonne nouvelle est que la puissance de l'information a déjà montré ce qu'elle pouvait faire pour le bien-être de l'être humain : pour les droits de l'homme, pour le développement humain, pour la liberté de l'homme et pour sa sécurité. La mauvaise nouvelle est que, comme toujours, nous avons un long chemin à parcourir avant de pouvoir nous déclarer satisfaits.

La première phase du débat au Forum africain du développement doit permettre de recenser des stratégies et des programmes concrets qui aideront l'Afrique à entrer par ses propres moyens dans l'ère mondiale de l'information. Vous pouvez ouvrir la voie vers un avenir meilleur pour l'Afrique - un avenir connecté, dynamique et équitable. Je vous remercie.