Bamako 2002 Conference SOMMET MONDIAL SUR LA SOCIETE DE L'INFORMATION CONFERENCE REGIONALE AFRICAINE L'AFRIQUE EST
PAUVRE EN INFRASTRUCTURES Allocution de
clôture de la Conférence régionale africaine, par Monsieur Guy-Olivier Segond (Bamako, Mali - 30
mai 2002) Il y a 7 ans, inaugurant à Genève l'exposition TELECOM, Nelson Mandela a solennellement mis en garde tous ceux qui pensaient que l'Internet et les nouvelles technologies de l'information étaient les clés d'un avenir radieux pour toute la planète et pour tous ses habitants. " Non, non et non, disait Nelson Mandela, la société de l'information ne va pas réduire le fossé Nord-Sud : elle va l'élargir. Et il est inutile de parler globalement de la société mondiale de l'information si l'Afrique n'y est pas pleinement intégrée. " Aujourd'hui, 7 ans plus tard, la réalité est là : à l'heure de la mondialisation de l'économie, l'Internet est incontournable. Mais la grande majorité des pays du Sud rencontrent de nombreux problèmes pour se connecter et surfer sur le Net, qui est une affaire du Nord * Comment partager la société de l'information avec l'ensemble de l'humanité ? Comment aider les populations du Sud à être dans le coup ? Comment mettre à disposition des infrastructures adaptées ? Comment maîtriser les logiciels ? Comment créer des contenus locaux ? Comment former des formateurs ? Et, last but not least, avec quels moyens financiers ? Interpellés par Nelson Mandela, par cette injustice fondamentale, par cette série de questions sans réponses, le Président Konaré et moi-même avons pris l'initiative d'organiser 2 rencontres centrées sur l'Afrique. La première rencontre a eu lieu à Genève, en 1996, un an après le discours de Nelson Mandela : mesurant l'importance des contenus, cette rencontre avait pour but de lancer une démarche destinée à faciliter la pleine participation de la société civile, principale créatrice de contenus. Et elle a débouché sur la mise en place d'un réseau, le réseau Anaïs, réunissant, dans plus de 10 pays africains, des centaines d'acteurs de la société civile. Quatre ans plus tard, sur la base de l'expérience concrète acquise par le réseau Anaïs, ce fut BAMAKO 2000. Là, ce fut un débat, constructif et fructueux, sur les principes directeurs et les enjeux de la société de l'information pour l'Afrique. Les conclusions de BAMAKO 2000 donnaient une place centrale à la culture et à la connaissance. Elles mettaient en valeur la richesse et la diversité des patrimoines de communautés africaines, marginalisées dans l'économie mondialisée. Et elles soulignaient l'importance de diversifier l'offre technologique pour la mise au point de solutions adaptées aux conditions des pays en développement. * GENEVE 96 et BAMAKO 2000, c'était 2 rencontres mettant en évidence les liens entre 2 continents aux cultures diverses, l'Afrique et l'Europe. Il fallait encore donner à ces travaux, à ces propositions, à ces conclusions une portée universelle en impliquant la communauté internationale et les Nations Unies. Porteurs de la légitimité qui s'incarnait dans le large consensus dégagé à BAMAKO 2000 par les représentants de 50 Etats africains, le Président Konaré et moi-même avons présenté le travail accompli à la session spéciale de l'ECOSOC - le Conseil économique et social des Nations Unies - à New-York, au début de l'été 2000. Et à l'automne 2000, alors que le Président Konaré présidait le Conseil de sécurité, les objectifs de la Déclaration du Millenium et les moyens proposés pour les atteindre faisaient une large place aux technologies de l'information annonçant le Sommet mondial sur la société de l'information, proposé par la Tunisie à l'UIT et finalement décidé formellement par l'Assemblée générale des Nations Unies le 21 décembre 2001. * A la différence des Sommets mondiaux du 20ème siècle - qui réunissaient formellement les seuls Chefs d'Etat et chefs de gouvernements -, le Sommet mondial sur la société de l'information réunira, pour la première fois dans l'histoire des Nations Unies, les Etats nationaux et les organisations internationales, bien sûr, mais aussi le secteur privé et la société civile.
a) d'un Secrétariat exécutif,
basé à Genève, dirigé par Monsieur Pierre Gagné (Canada) et organisé en 4 divisions
(organisations internationales ; Etats nationaux ; secteur privé ; société civile) ; Sur le plan politique, le Sommet mondial est préparé par un processus intergouvernemental, conduit par une Commission préparatoire (PrepCom), réunissant les 190 Etats membres de l'ONU, dont les sessions sont ouvertes aux organisations internationales, aux organisations non gouvernementales, aux entreprises du secteur privé et à la société civile. Enfin, les sessions de la Commission préparatoire (PrepCom) sont accompagnées de Conférences régionales, en principe une par grande région du monde. Et la première Conférence régionale, c'est la Conférence régionale africaine, qui nous a réuni ces derniers jours ici, à Bamako ! * Cette conférence régionale africaine est la première manifestation officielle du Sommet mondial : elle lance le processus préparatoire et, à sa manière africaine, amicale, chaleureuse, spontanée, elle donne au Sommet sa tonalité, sa couleur, sa personnalité ! J'aimerais donc remercier, au nom du Sommet mondial et de l'UIT, tous ceux et toutes celles qui ont préparé cette conférence régionale, qui ont réfléchi, organisé et travaillé depuis le début de cette année. Merci aux autorités maliennes, emmenées par le Président Konaré ! Merci Monsieur le Premier Ministre, à votre gouvernement et à votre administration ! Merci à votre mission pour les nouvelles technologies et à son chef, Lamine Diallo, Secrétaire général de BAMAKO 2002 ! Merci à la Commission économique pour l'Afrique et, en particulier, à Madame Karima Bounemra Ben Soltane ! Merci à l'Union internationale des télécommunications et, en particulier, à Monsieur Yoshio Utsumi, Secrétaire général, et à Monsieur Hamadoun Touré, Directeur du Bureau de développement des télécommunications ! Merci à l'Union européenne et, en particulier, à son ambassadeur, Monsieur Carlo Trojan ! Merci à la Suisse, et en particulier, à Monsieur Walter Fuest, Directeur de la coopération au développement. Merci à la Fondation du devenir, à ses deux co-présidents, Louise Lassonde et Alain Clerc, et à toute leur équipe dynamique ! Merci à tous et à chacun : ces dernières semaines, ils ont tous contribué, intellectuellement, financièrement, administrativement, au succès de cette Conférence régionale, sachant être au four et au moulin sans jamais tomber dans le pétrin ! * La Conférence régionale africaine qui nous a réuni à Bamako est importante, à la forme et au fond. A la forme, elle concrétise - y compris dans la formation de son bureau - une formule originale, celle qui réunit, bien sûr, les gouvernements, le secteur privé et la société civile, mais aussi celle qui réunit les acteurs de terrain - qui ont souvent les informations, mais pas le pouvoir de décision - et les décideurs du secteur public et du secteur privé - qui, eux, ont le pouvoir de décision, mais qui n'ont pas toujours toutes les informations nécessaires. Au fond, quelles sont les grandes leçons que l'on peut tirer de ces trois jours de débats et de discussions ? J'en vois plusieurs : les unes sont générales, les autres sont spécifiquement africaines. Commençons par les leçons générales, qui sont, je le crains, autant de vérités d'évidence - mais, comme vous le savez, le génie politique consiste souvent à proférer une évidence en ayant l'air de faire une découverte !
- d'abord, la société de
l'information ne peut pas se mettre en place du haut vers le bas, à travers les
institutions et les hiérarchies officielles : elle doit se mettre en place de bas en
haut, et elle doit être l'affaire de la société civile tout entière ; * Quelles sont alors les conclusions particulières, spécifiques, que l'on peut tirer pour l'Afrique ? Commençons d'abord par les faiblesses de l'Afrique. Et regardons ensuite ses forces. Les faiblesses de l'Afrique sont bien connues : faible taux d'alphabétisation, faible niveau de connectivité, coût trop élevé des équipements, insuffisance des compétences, insuffisance de contenus locaux, insuffisance de la formation Il y a aussi des faiblesses dans les infrastructures. Je ne m'y attarde pas : des solutions largement diversifiées existent. Et nous connaissons la recette nécessaire pour un plein déploiement, comme l'a montré le rapport sur le développement des télécommunications, présenté par l'UIT à Istanbul. Il faut * Si l'Afrique a donc de véritables faiblesses, elle a aussi des forces bien réelles, qui peuvent lui donner de solides atouts dans la grande bataille, la bataille des contenus. Chacun de nous le sait : à la richesse financière de l'Occident répond la pauvreté matérielle de l'Afrique. Mais à la pauvreté sociale de l'Occident répond la richesse humaine de l'Afrique. Oui, l'Afrique est riche. Elle est riche de sa population, de ses langues, de ses savoirs. Elle est riche de ses identités culturelles, de ses valeurs sociales, de ses traditions communautaires. Elle est riche de ses agriculteurs et de ses artisans, riche de ses entrepreneurs et de ses artistes, riche de ses femmes et de ses jeunes. Oui, l'Afrique est riche, riche car elle sait vivre ce que l'Occident a perdu, son humanisme, spontané et joyeux, chaleureux et solidaire, cultivant le sens de l'amitié et de la communauté. C'est pourquoi l'Afrique ne doit pas seulement se connecter à l'Internet pour accéder au savoir universel. Bien sûr, c'est important. Mais l'Afrique doit aussi se connecter à l'Internet pour faire partager au monde les savoirs africains ! * C'est bien, mais c'est théorique - me direz-vous. Je ne le crois pas. Au contraire, je suis convaincu que
l'Afrique est au carrefour de la tradition et de la modernité, comme le montrent de
nombreux exemples, à commencer par la belle affiche qui annonce cette conférence
régionale :
Pensez à Cheik Modibo Diarra, l'enfant de la terre rouge de Ségou, qui pilote les sondes de la NASA vers la planète rouge, Mars ! Pensez à Salif Keita, le chanteur qui a répandu sur toute la planète la musique, les chants et les rythmes du Mali et de l'Afrique ! Et pensez à ce qu'aurait été le destin de Jeli Sassa Sissoko, le conteur qui, pendant plus de 40 ans, a conduit l'émission radio la plus populaire du Mali, incarnant si bien la culture orale et la tradition africaine de la veillée et des contes. Tradition et modernité Ces 3 personnalités montrent bien que toute la gamme des contenus possibles, des contenus africains, est là, à portée de mains ! * Il est temps de conclure. Dans le monde entier, l'Internet et la société de l'information provoquent des réactions diverses, allant des peurs les plus fondamentales aux espérances les plus folles. Entre l'extase et l'effroi, il faut garder la tête sur les épaules et les pieds sur terre : un instrument n'est pas une culture, une information n'est pas un savoir, un outil technologique n'est pas un destin. Pour l'Afrique - qui n'a pu participer à aucune des révolutions scientifiques ou techniques qui ont marqué les progrès de l'humanité -, la société de l'information est un formidable défi, mais aussi une extraordinaire opportunité. Bien sûr, nombreux sont ceux qui, pensant à la faiblesse des infrastructures, disent que l'Afrique a raté son rendez-vous avec la société de l'information. Mais ils oublient que l'Afrique est un continent qui a un patrimoine culturel exceptionnellement riche, vécu depuis longtemps, et que cela lui donne un formidable potentiel de contenus. *
C'est à ce prix que l'Afrique bâtira un avenir sans précarité alimentaire et sans guerre fratricide, un avenir où chaque famille aura son robinet d'eau potable et son ampoule électrique, un avenir où chaque village aura son école, son dispensaire et son télécentre ! C'est ainsi que l'Afrique préservera ce qu'elle a de plus précieux, ses populations, ses valeurs, ses traditions, sa culture, son humanisme Et c'est ainsi que l'Afrique participera pleinement, utilement, dès le début, au Sommet mondial sur la société de l'information.
|