| Chroniques
de la nouvelle révolution chinoise en marche !
Carnet
de voyage à Hong Kong pour la Réunion Ministérielle
de l'OMC !
Hakim
Ben Hammouda
Nos
lectures de jeunesse sur le monde asiatique dans les années
70 ont été marquées par le fameux livre de
l'homme politique et l'écrivain français Alain Peyrefitte
intitulé « Quand la Chine s'éveillera
....le monde tremblera » ! Un livre qui a marqué
plus d'une génération par son érudition du
monde asiatique et de la Chine en particulier ! Mais, ce
livre aura surtout marqué par l'audace de son pronostic
et son hypothèse majeure que la Chine et l'Asie seront
les principales puissances du monde dans les années à
venir. En effet qui aurait parié sur la Chine et l'Asie
dans les années 70 au moment où ces contrées
souffraient encore de la pauvreté et de la famine ?
Qui osait miser sur un continent traversé à l'époque
par les conflits. La guerre de Corée avait laissé
alors une nation meurtrie et divisée entre les intérêts
des deux blocs de la guerre froide. En même temps, la guerre
du Vietnam battait son plein entre les forces du Vietcongs et
les Marines qui appuyaient à l'époque les régimes
chancelants de certains pays asiatiques afin de faire face à
l'avancée du communisme. Mais, au-delà de ce conflit
majeur, la plupart des pays asiatiques étaient traversés
tout au long des années 60 et jusqu'à dans les années
70 par des conflits armées plus ou moins violents. On pouvait
alors parler difficilement de développement économique
dans cette région. Au contraire, les images qui nous parvenaient
par la presse étaient des images d'horreur, de détresse
et de désolation. Rappellons nous cette image du chef de
la police de Saigon qui, d'une balle dans la tête, mettait
une fin tragique aux espoirs et aux rêves d'un jeune révolutionnaire
des troupes du Général Giap ! Mais aussi cette
image d'une jeune vietnamienne qui courait nue fuyant après
avoir été touchée par l'un de ses bombardements
au Napalm. Que d'images devenues tristement célèbres
à travers le monde ! Des milliers de photos et d'images
qui ont renforcé l'ardeur des militants opposés
à la guerre du Vietnam et qui ont réuni les conditions
pour la révolte de la jeunesse du monde à la fin
des années 60 !
Les
grandes théories avaient déjà commencé
à aiguiser leurs analyses sur les raisons de l'échec
attendu des pays asiatiques. On a alors fouillé loin dans
les théories du développement social pour reprendre
les analyses du maître de la sociologie allemande M. Weber
sur le rôle des religions dans le développement. Cette
théorie a justifié le développement du capitalisme
en Europe dans le schisme au sein de la religion chrétienne
et l'émergence des réformes de Luther et du protestantisme
plus favorables au profit et au commerce que les dogmes du christianisme
classique. Cette théorie a été depuis fortement
contestée mais n'a jamais réellement disparue pour
expliquer les performances économiques d'une région
ou d'un groupe de pays. Ainsi dans les années 60, on a fait
appel à cette grille de lecture pour expliquer l'échec
plus que probable à l'époque des pays asiatiques dans
leur développement et leur modernisation sociale. Dans l'explication
de la faillite annoncée de la Chine et de l'Asie en général
on a mis en avant les religions asiatiques et particulièrement
le confucianisme plus porté vers la contemplation et l'observation
que vers l'action et le pragmatisme. On était persuadé
que la quête de paix avec l'être suprême dans
ses contrées allait pousser ces populations vers la méditation
et les écarter de l'effort et de l'accumulation des richesses.
On était convaincu que la sérénité et
la quiétude de l'âme ne pouvait s'accommoder de la
course au profit et à l'argent ! La messe était
donc dite et probablement les grands théoriciens de l'époque
n'étaient pas mécontents de leur trouvaille !
Non seulement l'Asie sera à la traîne dans le concert
des nations mais les raisons de cette ruine prophétisée ont
été identifiées! Au moment où le monde
répondra fièrement aux sirènes de la modernité
et de l'opulence, l'Asie poursuivra sa quête de sublimation
et d'allégresse de manière imperturbable !
Par
ailleurs, aucun des militants des années 60 et de ses rêveurs
d'un monde meilleur ne pensaient que la Chine et l'Asie pouvaient
rallier le camp du capitalisme ! Ces jeunes discutaient des
heures durant sur la nature de la société que les
peuples d'Asie allaient construire après la victoire sur
les troupes américaines ! Pour beaucoup, la révolution
chinoise et les paroles du petit livre rouge du Grand Timonier allaient
être le guide des régimes économiques à
venir dans une nouvelle Asie libre et indépendante. On pensait
que la Chine et les grands pays d'Asie allaient ouvrir la nouvelle
ère de la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme. L'Asie
allait être le modèle et le laboratoire des nouvelles
expériences à inventer pour l'humain afin d'en finir
avec son décentrement et son altérité. Ces
nouvelles expériences favorisaient une ère d'expérimentation
sociale sous les tropiques et ouvraient un horizon d'utopie pour
les damnés de la terre. Cette résurgence de l'imaginaire
et du rêve en politique était devenue nécessaire
pour faire face à la crise du projet libéral, à
la glaciation et à la bureaucratisation du projet alternatif.
La
perception de la Chine et de l'Asie était partagée
en deux grands courants d'analyse. D'un côté, ceux
qui avaient parié sur l'échec annoncé du monde
asiatique et faisaient du confucianisme et de son désaveu
du monde matériel au profit de la contemplation le facteur
d'explication de cette faillite. De l'autre, tous ceux qui pensaient
que l'Asie était le laboratoire de nouvelles expériences
à venir pour ouvrir de nouvelles utopies pour notre monde.
Des visions à priori différentes et parfois contradictoires
du monde mais qui se rencontraient dans leur prophétie de
l'échec annoncé du monde chinois. D'aucun ne pariait
sur la capacité de la Chine à nouer avec le monde
de la richesse et du capitalisme. Peu d'analystes et de théoriciens
pensaient que la Chine pouvait intégrer de manière
compétitive l'économie internationale et devenir un
des acteurs majeurs de la globalisation. Pour les premiers, l'innovation
et le progrès du capitalisme ne pouvaient pas cohabiter avec
la contemplation et l'éthique des philosophies de l'empire
du milieu. La Chine ne pouvait alors que se marginaliser et perdre
pied dans une économie internationale de plus en plus marquée
par la course au profit et à la compétitivité.
Pour les autres, le monde chinois ne fera que renforcer sa frontière
et sa séparation du système international honni pour
construire d'autres valeurs et de nouvelles institutions internationales.
Aujourd'hui
après quelques trois décennies, la faillite de ces
grilles de lecture est plus que manifeste. Plus que la faillite
du monde chinois, c'est de l'échec de ces grilles de lecture
qu'il faut discuter. L'échec des théories de la modernisation
sociale ou du dogmatisme marxiste à saisir la complexité
de la situation chinoise et surtout à prévoir son
boom actuel est évident. Ce revers s'ajoute à d'autres
pour expliquer le malaise actuel des sciences sociales. Car personne
n'a pu prévoir l'évolution récente de l'économie
mondiale et surtout le poids sans précédent de la
Chine et du monde asiatique. Entre temps, Alain Peyrefitte a eu
le temps de publier un nouveau livre intitulé « La
Chine s'est éveillée- Carnets de route de l'ère
Deng Xiaoping » en 1996. Mais, aujourd'hui ce n'est pas
d'un réveil dont on parle mais plutôt d'une nouvelle
révolution, celle-là bien différente de la
révolution culturelle des années 60 comme d'ailleurs
le sont les rêves des années 60 par rapport à
ceux sans éclat de ce début de siècle. Le profit
et l'intégration dans le capitalisme mondial ont bel et bien
remplacé dans l'idéologie chinoise le prolétariat
et les intérêts du parti. Les années 70 ont
été déterminantes dans l'évolution récente
de la Chine et le procès de la bande des quatre après
la mort de Mao a permis à Deng et à son équipe
de mettre ce continent sur la voie des réformes et l'introduction
de nouveaux critères et de nouvelles conceptions qui étaient
jusque-là bannis de l'idéologie officielle du grand
timonier. « Feu sur la quartier général » !
avaient clamé les jeunes manifestants dans les années
60 sous l'influence de Mao et de sa révolution culturelle
pour faire face à la montée de la bureaucratie dans
le parti. « Feu sur le quartier général »
aurait pu également clamer les réformateurs chinois
dans les années 70 qui ont réussi patiemment à
introduire de nouvelles valeurs comme l'efficience, l'efficacité
et l'ouverture sur le monde ! Ce mouvement de réformes
et de nouvelles idées a fait aujourd'hui de la Chine et du
monde asiatique un ensemble de forces qui montent et probablement
les puissances hégémoniques de demain.
Ces
pensées me traversaient l'esprit dans l'avion qui me prenait
pour Hong Kong afin de prendre part à la sixième Conférence
Ministérielle de l'OMC qui s'est tenue du 13 au 18 décembre
2005. Ces réflexions se confirment de jour en jour et la
montée en puissance de la Chine, de l'Inde et du monde asiatique
général ne font que se réaffirmer. Ceux qui
en doutent encore peuvent se référer au rythme de
croissance enregistré par ces pays depuis plus d'une décennie !
Au moment où la plupart des pays du monde ont dû mal
à sortir d'un cycle de croissance molle et d'un faible rythme
de développement, ces pays ne cessent d'enregistrer des rythmes
de croissance fort et deviennent les véritables usines du
monde entier. Ces rythmes de croissance ont pu porter depuis plus
d'une décennie la croissance mondiale et ont pu éviter
à notre monde les affres de la déflation. Mais, ce
qui n'était que réflexion et supputation allait être
confirmé au cours de notre séjour à Hong Kong
comme si les chinois attendaient la tenue de cette Conférence
pour rappeler au monde qu'ils sont devenus la grande puissance avec
laquelle il faut désormais compter ! Ainsi, au milieu
de ce mois de décembre 2005, les autorités chinoises
annoncent une révision à la hausse de leur PIB de
16,8% pour l'année 2004 ce qui place à la Chine à
la 6ième place mondiale ! Quel parcours a
suivi ce pays du rang de l'extrême pauvreté et de la
domination coloniale à celui d'une grande puissance mondiale !
La révision des performances de l'économie chinoise
s'explique par une meilleure prise en compte des résultats
du secteur des services qui représente désormais plus
de 40%. Ces résultats et l'appréciation du rôle
des services montrent que la Chine n'est pas seulement cette grande
usine spécialisée dans les produits à faible
coût et éventuellement dans la contre-façon !
Mais, les pays asiatiques ont réussi également au
fil des ans à construire de grandes capacités et un
savoir faire dans les activités intensives en haute technologie
et en capital humain ! De surcroit les prévisions sur
la puissance de ce pays-continent envisagent que la Chine serait
rapidement la quatrième puissance économique mondiale !
Le soleil ne se lèvera plus ni à l'Est ni à
l'Ouest mais risque bien de se lever pour les années en cours
en Orient ! Adieu l'opium, les geishas, l'odeur des épices
et le temps qui passe ! L'Orient se réfléchira
dans les prochaines années sous l'angle des nouvelles technologies,
du modernisme et de l'efficacité !
Ces
réflexions ne sont pas seulement une vue de l'esprit et la
puissance chinoise et du monde asiatique ne se lit pas seulement
dans les journaux ou dans les réflexions des économistes.
Depuis plusieurs années que j'exerce le métier d'économiste,
j'ai bien évidemment accordé beaucoup d'importance
à l'analyse et à la réflexion économique.
Mais, cette réflexion sort des sentiers battus et cherche
à trouver l'impensable, le dissimulé et l'occulté
pour comprendre la complexité du monde et la résistance,
parfois, de l'humain à la raison ! Un de ces moyens
est de chercher à saisir l'imprévu et l'impromptu
qui jaillit de l'écume et d'observer le réel, de sortir
des bureaux feutrés et de l'environnement de l'analyse théorique
pour s'approcher du monde concret ! Ne croire l'analyse que
si elle s'inscrit dans les rêves et les espoirs du sujet,
voilà ma devise en économie ! Ne faire confiance
à la théorie que si elle épouse les contours
de l'espérance et la complexité du réel !
Certes, on a beaucoup disserté sur la montée en puissance
du monde asiatique. On n'en finit pas de lire depuis quelques années
les études et les rapports sur ces économies émergentes
et leur compétitivité renforcée. Mais, cette
visite, après quelques années d'absence, m'a permis
de me rendre compte de ce nouveau pouvoir en devenir. Une première
halte à l'aéroport de Bangkok m'a permis de mesurer
l'effervescence de ces nouvelles contrées. Un aéroport
transformé en centre d'affaires où les vols de la
Thaï, devenue depuis quelques années une des plus grandes
compagnies aériennes du monde, ne cessent de conduire par
millions, des voyageurs du monde entier en quête d'investissements
et d'affaires. Du petit marchand d'Afrique de l'Ouest aux financiers
de New York, des importateurs d'Afrique du Nord aux industriels
d'Europe, tous se retrouvent à Bangkok pour quelques jours
ou parfois seulement pour quelques heures avant de rebrousser chemin
en rêvant des profits qu'ils réaliseront ! Dans
les aéroports du monde entier le voyage reste l'activité
principale, sauf peut-être dans les aéroports d'Orient
où les affaires et le business prennent le pas sur les rêves
d'évasion ! Ces aéroports deviennent les comptoirs
d'antan où les bateaux s'arrêtent le temps d'une transaction
avant de partir vers d'autres cieux ! J'étais d'autant
plus ébahi que des pancartes géantes annonçaient
la prochaine construction d'un nouvel aéroport encore plus
gigantesque pour répondre à une demande encore plus
forte !
Plus
étonnant que le gigantisme des aéroports, les facilités
d'accès accordées par les autorités locales
à ces étrangers en quête d'investissement et
d'affaires ! Mes compagnons de voyage et les bribes de discussion
que j'ai pu suivre n'ont cessé de souligner la simplicité
des procédures administratives pour obtenir visas et autres
titres de séjour dans ces pays émergents ! Des
situations qui dénotent avec les difficultés et les
tracasseries rencontrées en vue de l'obtention de ces titres
pour les pays du Nord. Mes compagnons de voyage venant d'Afrique
n'arrêtaient pas d'épiloguer sur les nuits entières
passées devant les ambassades des pays développés
dans leur pays afin de décrocher des titres séjours
souvent sans succès ! Ils n'arrêtaient pas de
comparer ces tracas à la facilité avec laquelle les
pays asiatiques leur accordaient ces titres ! Une comparaison
qui met en exergue la frilosité des uns par rapport à
l'ambition des autres ! Un écart semble se tracer entre
ces nouvelles puissances en gestation et qui n'ont aucune crainte
de l'Autre et celles qui vivent dans la hantise de perdre leur hégémonie
et leur suprématie !
De
Bangkok on a pris la Cathy Pacific, la compagnie aérienne
à capitaux chinois et britanniques dont le siège est
à Hong Kong. Même constat de sérieux et d'efficacité.
Une rigueur mêlée d'une grande délicatesse qui
peuvent rendre jaloux les plus vieilles compagnies aériennes
du monde ! Cette rigueur et la qualité du service ont
permis à cette compagnie de développer de manière
spectaculaire ses vols et ses parts de marché dans un contexte
pourtant morose de l'aviation civile internationale du fait de la
montée des prix du pétrole et de l'inquiétude
et de l'appréhension ambiante suite aux attentats et à
la vague de terrorisme depuis les attaques du 11 septembre 2001.
Au moment où certaines compagnies aériennes des pays
développés sont entrain de faire faillite et de lâcher
prise, les compagnies asiatiques ne cessent de grandir et de prendre
des parts de marché importantes. Cette situation n'est pas
sans rapport avec la montée en puissance du monde asiatique
dans l'économie mondiale. Les historiens de l'économie
ont beaucoup disserté sur la maîtrise des routes et
des voies de communication et de transport dans le monde. Leurs
hypothèses mettent l'accent sur un fait historique sans conteste
qui lie la puissance économique à la domination sur
les grands circuits et les voies de communication dans le monde.
Ce fait remonte loin dans l'histoire de l'humanité. Des épopées
des commerçants de Tyr en Méditerranée aux
expéditions de Marco Polo et des villes italiennes de la
Renaissance, des traversées du désert par les caravanes
des commerçants arabo-musulmans jusqu'aux grands circuits
transatlantiques tout au long du 20ième siècle,
la route et les voies du transport ont toujours appartenu aux grands
pouvoirs économiques et le développement des grandes
compagnies asiatiques et des ports de Hong Kong ou de Chine ne font
qu'annoncer les puissances économiques de demain !
Le
développement au centre des surenchères à Hong
Kong
La
tenue de la sixième Conférence Ministérielle
de l'OMC à Hong Kong quelques années seulement après
celle de Singapour ne fait que confirmer cette hégémonie
en gestation et l'avènement du monde asiatique comme nouvelle
puissance de notre monde. Cette conférence occupe une place
particulière dans le déroulement du cycle de Doha.
Il faut rappeler que le lancement de ce cycle en 2001 et quelques
semaines seulement après les attentats du 11 septembre était
un évènement de taille. En effet, pour la première
fois dans les négociations commerciales multilatérales,
les pays membres de l'OMC, suite aux pressions des pays en développement
et de la société civile internationale, décident
de prendre en considération les préoccupations des
pays en développement et de consacrer l'essentiel de ce cycle
aux questions de développement. Il s'agissait d'un décision
majeure de la communauté internationale dans ses efforts
pour répondre au désespoir des populations du Sud
et de favoriser une insertion compétitive et dynamique des
pays en développement dans le mouvement de globalisation.
Les pays du Sud ne cessaient de mettre l'accent sur le caractère
inégal et excluant de la globalisation, particulièrement
avec la marginalisation des pays les plus faibles dont les pays
africains. Par ailleurs, les pays développés continuaient
à appuyer leurs productions et leurs exportations particulièrement
dans le domaine agricole et ceci au moment où les pays en
développement ont largement réduit toutes les formes
d'appui à leurs activités productives suite aux réformes
des années 80 et aux programmes d'ajustement structurels.
La communauté internationale est parvenue au début
de ce siècle à un consensus sur l'impératif
de réformer l'ordre international et de corriger la globalisation
afin qu'elle puisse prendre en considération les intérêts
et les préoccupations des pays en développement. Mettre
la globalisation au service du développement est devenue
depuis quelques années un impératif dans les discussions
internationales.
La
réforme du système commercial multilatéral
est devenue un gage de la capacité de la communauté
internationale à opérer les changements nécessaires
au sein de l'ordre international afin de l'ouvrir aux préoccupations
de sa marge. Ce processus a démarré à Doha
en 2001 et s'est fixé comme objectifs de réduire l'appui
des pays développés à leurs productions, le
renforcement du traitement spécifique et différentié
en faveur des pays les plus pauvres, une plus grande ouverture des
frontières des économies des pays développés
vers les exportations en provenance des pays en développement
et le maintien de la capacité de ces pays à formuler
leurs politiques et leurs stratégies de développement
dans le contexte d'une globalisation accrue. La déclaration
de Doha a constitué un évènement majeur dans
la mesure où, au-delà du lancement d'un nouveau cycle
de négociations, les pays développés se sont
engagés à répondre aux attentes et espérances
des pays en développement et faire en sorte que le commerce
international puisse contribuer à une croissance qui les
fuit depuis des décennies. Cette déclaration devait
constituer le cadre de référence des négociations
et faciliter les négociations sur les modalités. Or,
depuis son adoption, un écart s'est établi entre les
engagements politiques et les modalités concrètes
des négociations. Sur les questions d'importance pour les
pays en développement, peu de progrès ont été
effectués. Qu'il s'agisse du dossier agricole, des produits
industriels, des services ou des questions du développement,
les discussions ont connu des évolutions limitées.
On a même l'impression parfois que les engagements de Doha
sont omis et les négociations ont repris leur cours habituel
sans une grande attention aux préoccupations du monde en
développement. Ce cours des choses a été à
l'origine de l'échec de la Conférence de Cancùn
et d'une grande inquiétude sur la capacité du système
multilatéral à opérer les réformes nécessaires
pour répondre aux préoccupations du monde en développement.
Ces peurs et cette anxiété ont été renforcées
par le traitement réservé au dossier du coton lors
de la Conférence de Cancùn considéré
par beaucoup comme le dossier symbolique de ce Round sur le développement.
Les
pays membres de l'OMC ont pu quelques mois après cet échec
parvenir à un nouvel accord en juillet 2004 à Genève
qui devait relancer les négociations sur les modalités.
Ce nouvel accord avait suscité un espoir parmi les pays en
développement sur une relance des négociations et
la capacité de la communauté internationale à
rétrécir le fossé entre les engagements politiques
de Doha et les modalités concrètes des négociations.
Or, c'était sans compter sur les résistances de certains
pays développés et leur volonté à insuffler
l'ambition nécessaire dans leurs réformes de manière
à répondre aux préoccupations des pays en développement.
Ainsi, depuis cet accord les négociations sont tombées
dans la léthargie habituelle et peu de progrès ont
été accomplis de nouveau sur des dossiers aussi importants
que les échanges agricoles, les services ou l'accès
par les pays en développement aux médicaments pour
faire face aux grandes épidémies. Le faible caractère
des progrès était d'autant plus inquiétant
que la nouvelle Conférence Ministérielle de l'OMC
à Hong Kong se rapprochait et un nouvel échec commençait
à se profiler à l'horizon. D'aucuns pensaient alors
que cette institution ne survivrait pas à un autre échec
après ceux de Seattle et de Cancùn. Les uns et les
autres invitaient alors à réduire les attentes de
cette Conférence, un moyen probablement pour conjurer le
sort et éviter une nouvelle déconvenue pour l'honorable
institution. Pourtant, les pays en développement mettaient
l'accent sur l'impératif de parvenir à des résultats
importants et de baliser la route en vue de l'obtention d'un accord
favorable aux pays en développement. La Conférence
de Hong Kong était donc importante sur la route de Doha et
elle devait, espérait-on du côté du monde en
développement, traduire l'engagement politique général
en faveur du développement en des modalités concrètes
de négociation.
Quelques
jours avant la Conférence de Hong Kong la guerre des mots
battait son plein entre les plus grandes puissances. Une guerre
somme toute habituelle qui fait désormais partie des négociations !
Mettre la pression sur les autres et les pousser dans leurs derniers
retranchements sont de bonne guerre. Mais, ce qui était intéressant
à souligner c'est le changement de cap dans les stratégies
de communication ou de harcèlement des autres par rapport
à la Conférence de Cancùn. Que l'on se rappelle
l'ambiance mexicaine d'il y a moins de deux ans. Les représentants
des grandes puissances commerciales ne cessaient de dénoncer
l'intransigeance des pays en développement. Ils voulaient
tout et tout de suite, tempêtaient les grands négociateurs
internationaux. Ils les rendaient responsables de l'échec
de la Conférence de Cancùn. Une stratégie qui
semble-t-il n'a pas porté ses fruits et n'a convaincu personne !
Car comment croire à la rigidité des paysans maliens
ou burkinabés qui ne demandaient que poursuivre la récolte
de cet or blanc devenu poussière du fait de l'appui des grands
pays à leurs agriculteurs ? Comment admettre l'intransigeance
des pays en développement alors que les pays développés
accordent des appuis à tour de bras à leurs producteurs
les aidant ainsi à construire leur compétitivité ?
Comment accepter l'idée d'une dureté des pays en développement
alors que les pays développés fait de sa sécurité
alimentaire une question non négociable et interdisent aux
autres d'en faire pareil ?
Il
était donc difficile d'utiliser cet argument et il fallait
en trouver d'autres. Du coup, la stratégie de communication
avant Hong Kong était différente. Et, la nouvelle
stratégie avait pour ligne de conduite « Qui en
faisait le plus pour le développement ? » !
Ainsi, lorsque les négociateurs européens justifiaient
leur position en faveur d'une ouverture limitée des marchés
c'était au nom de la défense des intérêts
des pays pauvres. Ils n'ont cessé de nous expliquer que l'accélération
du rythme d'ouverture des frontières ne ferait que remettre
en cause les préférences qu'ils ont accordées
aux pays pauvres. Par ailleurs, lorsque les américains défendaient
l'appui interne à la production, notamment pour le coton,
ils expliquaient que les pays en développement souffraient
le plus des restrictions à l'accès aux marchés
et qu'ils ont fait des efforts conséquents dans ce domaine
notamment avec l'AGOA. Les pays émergents, notamment le G
20, étaient également sur la sellette dans la mesure
car ils appliquent des tarifs douaniers relativement importants
notamment sur les exportations en provenance d'autres pays en développement.
Les pays du G 20 avaient d'entrée de jeu annoncé qu'ils
envisageaient de faire des efforts en direction des pays les plus
pauvres et d'ouvrir leurs marchés pour leurs produits. Ces
engagements vont ouvrir la voie à de nouvelles alliances
et au renforcement des rapprochements entre le G 20 et le G 90.
Ces deux groupements se sont formés en 2003 au moment de
la cinquième réunion ministérielle de Cancùn.
Le G 20 regroupait les pays émergents du Sud qui cherchaient
à favoriser une plus grande libéralisation des marchés
des produits agricoles. Celui du G 90 était constitué
des pays les plus pauvres du Sud et qui cherchaient à assurer
une plus grande ouverture du système commercial à
leurs intérêts et notamment à défendre
le traitement spécifique et différencié et
les préférences qui leurs sont accordées. Plusieurs
tentatives ont été faites à Cancun pour assurer
un rapprochement entre les deux groupements. Mais, sans grand succès.
Certes, les discussions étaient engagés et la sympathie
était partagé. Mais, les intérêts semblaient
encore éloignés et chaque groupe avait gardé
jalousement son autonomie. Une situation qui allait évoluer
lors de la Conférence de Hong Kong. Ainsi, autre temps autre
argument et désormais le développement semble être
définitivement au cur de ce cycle de négociations !
Aucun acteur, surtout parmi les pays développés, ne
veut être perçu comme celui qui était opposé
aux intérêts des pays en développement !
Le
voyage qui nous menait à Hong Kong était tout de même
long et éprouvant. Mais, dans les différentes haltes
et dans les salles d'attente des groupes commençaient à
se former et les conversations et les échanges sur cette
Conférence commençaient à s'engager. Des ministres
africains, des responsables de l'Union Africaine et de notre délégation
de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique
discutaient des attentes des pays pauvres à cette Conférence.
Un consensus se dégageait sur la nécessité
de réduire cet abîme entre l'engagement politique fort
de Doha et le peu d'empressement montré par les pays développés
pour les traduire en propositions concrètes de négociations.
Du coup, la crédibilité du système international
dans la prise en compte des intérêts des pays en développement
était en jeu et il devenait urgent que la Conférence
de Hong Kong puisse établir des modalités concrètes
favorables au développement. Pour les pays africains, le
dossier agricole était primordial et tous espéraient
des gestes forts et un engagement clair de la part des pays développés
en faveur de la réduction de leur appui à leurs paysans.
Par ailleurs, ces pays attendaient des évolutions décisives
sur le coton, dossier oh combien symbolique pour ce Round de négociation !
Mais, en même temps, les pays africains étaient inquiets
des pressions faites depuis quelques mois par les pays développés
pour qu'ils ouvrent plus leurs frontières dans le domaine
des produits industriels et des services ! Les pays pauvres
étaient aussi soucieux des faibles progrès enregistrés
dans le dossier du développement. Ainsi, sur la route de
Hong Kong les pays africains étaient partagés entre
espoir et inquiétude. L'espérance de voir les pays
développés répondre à leurs attentes
et l'anxiété qu'ils imposent de nouvelles contraintes !
Nous
sommes arrivés à une heure tardive au nouvel aéroport
de Hong Kong qui ressemble encore plus que celui de Bangkok à
un centre d'affaires qu'à un lieu de navigation ! On
était impressionné par le personnel mis à la
disposition des congressistes qui ont rendu les démarches
d'entrée dans le pays simples et dérisoires !
Moins d'une trentaine de minutes après notre arrivée
nous nous avons pris place dans une grande berline flambant neuve
qui nous conduit au travers de milliers de gratte-ciel à
notre hôtel. Là aussi, notre attente à la réception
n'a duré que quelques minutes avant que nous nous trouvions
sous l'eau chaude de la douche pour nous débarrasser de la
fatigue d'une journée de voyage et du décalage horaire.
Mais,
j'ai failli oublier de mentionner celui qui deviendra l'ami Ken,
l'accompagnateur mis à notre disposition par les autorités
chinoises. Dès le premier contact, ce personnage nous a impressionné
par sa rigueur et son amabilité. Une sorte de mélange
d'efficacité et de détermination d'Occident et de
la gentillesse et de l'affabilité de l'Orient ! A l'image
de ce nouveau monde asiatique en quête d'équilibre
entre l'enracinement dans les valeurs et l'éthique des origines
et l'ouverture sur le monde, les accompagnateurs des délégations
officielles seront l'objet de toutes les discussions lors de cette
Conférence car ils ont réussi à être
les véritables ambassadeurs de cette modernité venue
d'Orient. On a quitté Ken à une heure tardive et on
s'est donné rendez vous tôt dans la matinée
pour discuter de notre programme de travail de notre séjour
dans cette ville futuriste de Hong Kong.
Lundi
12 décembre
L'ami
Ken nous attendait de pied ferme le matin dans la réception
de l'hôtel. Il a parcouru avec nous avec une efficacité
qui nous surprenait au départ notre programme de travail
et nos activités tout au long de la semaine. Cette rigueur
nous déconcertait au début jusqu'à ce que nous
avons compris qu'elle était un code de conduite pour nos
hôtes. Cette semaine passé avec notre accompagnateur
Ken nous a aussi permis de découvrir certains des secrets
de la réussite asiatique. Et, certainement le sérieux
et la détermination qu'ils montrent au travail ont contribué
à cette prospérité. Je passais de longs moments
à observer de manière discrète l'ami Ken. Je
suis étonné par cette application et le soin qu'il
a de toute heure montré avec notre délégation
durant notre séjour. Une exigence et une rigueur qui frisent
parfois l'obsession. Dans sa manière de s'assurer que tout
se passe bien, de reporter à ses supérieurs à
chaque fois qu'il rencontre une difficulté, d'arriver largement
avant l'heure à chaque fois qu'on avait un rendez vous avec
lui et de discuter à chaque fin de journée notre programme
du lendemain, le tout avec beaucoup d'amabilité et d'abnégation.
Cette attitude et ce comportement m'ont poussé à réfléchir
plus sur le développement. Car au-delà des stratégies
et des politiques, le développement c'est aussi le comportement
des gens et leur engagement quotidien dans leur travail et dans
son exécution. On a beau définir les meilleures stratégies
et les grandes visions, si les acteurs ne montrent pas un engagement
dans l'exécution de leurs fonctions le développement
restera une tâche lointaine et difficilement accessible. Je
n'ai cessé de comparer l'attitude nos hôtes dans leur
travail et notre peu d'empressement, voire même notre nonchalance,
dans l'exécution de nos tâches. Nous avons montré
un engagement certain dans les grandes causes et les visions globales
mais, nous avons certainement pêché dans notre manière
de les concrétiser et d'en faire une réalité
concrète. C'est probablement dans ces détails, dans
notre attitude vis-à-vis du travail, dans notre sérieux
et notre rigueur dans le labeur que se trouve une partie de nos
échecs et des succès asiatiques !
L'ouverture officielle de la réunion n'avait lieu que le
lendemain. Nous avons passé cette première journée
dans des réunions informelles avec les différents
groupes pour voir les différentes positions et sentir l'atmosphère
de la réunion. Ensuite, on a décidé de passer
la journée dans des visites aux différents monuments
historiques et musées de la ville. Du temple de Tin Hau à
la St John's Cathedral, du temple Man Mo au Hong Kong Arts Centre
Pao Galleries, du Hong Kong Museum of Art au Hong Kong Museum of
History on a pu se rendre compte que la réussite économique
n'a pas détourné les autorités et les gens
de l'histoire et de la création artistique. Des visites certes
au pas de course mais qui nous ont permis de mesurer l'intérêt
accordé aux musées et à l'activité culturelle
et artistique. Mais, nous avons pu nous rendre compte que la culture
et la création sont le résultat d'un large métissage
culturel depuis des siècles. La culture de Hong Kong est
faite de ce mélange entre les grandes traditions culturelles
chinoises et les différentes cultures occidentales, notamment
britanniques, suite à une longue période coloniale,
mélange qui ne s'est pas fait sans violence ni volonté
de réduire les traces de la culture chinoise. Mais, ces cultures
millénaires ont pu résister à cette volonté
d'effacement pour intégrer les apports de l'universel occidental
et accoucher d'un mélange entre la grâce et la sublimation
de l'Orient et l'émotion et la réflexion de l'Occident.
Ce
mélange trouve ses origines dans l'histoire tourmentée
de Hong Kong. Cette espace géographique a été
habité depuis longtemps, comme le montrent des traces néolithiques
découvertes il y a quelques années. Mais, les rapports
avec la Chine vont commencer à se resserrer il y a 2200 ans
avec l'annexion de l'île à l'empire par la dynastie
des Qin. Par contre, l'installation des familles chinoises sur l'île
n'a commencé que vers le 12ième siècle.
A partir de cette date, les mouvements d'émigration de la
population d'origine chinoise ne cessera plus et fera que l'histoire
de Hong Kong sera étroitement liée à celle
de la Chine avec les rébellions vis-à-vis de l'empire
comme au 17ième siècle. Désormais,
les relations sont fortement établies et l'île vit
sur les rythmes de la vie politique et économique du continent.
Cette
permanence de rapports entre l'île et le continent sera rompue
par la colonisation britannique. La présence des bateaux
de l'empire britannique remonte au 19ième siècle
où les marchands venaient chercher le thé, les épices
et l'opium. Après la première guerre de l'opium, la
Chine a cédé l'île de Hong Kong aux britanniques
en 1842. De nouveaux territoires ont été cédés
à l'empire britannique quelques années plus tard comme
la péninsule de Kowloon, l'île de Stonecutters et les
nouveaux territoires. Le port de Hong Kong sera à partir
de là un des plus importants du monde et fera la fortune
d'un grand nombre de commerçants britanniques. Au cours du
20ième siècle, cette colonie connaîtra
un important mouvement de migration du continent qui fera grimper
sa population totale pour atteindre aujourd'hui près de 7
millions d'habitants dont 95% sont d'origine chinoise. Mais, la
Chine n'a jamais reconnu la colonisation britannique sur Hong Kong.
Ce n'est qu'en 1984 que la Dame de fer et les autorités chinoises
ont signé une déclaration commune qui reconnaît
le retour de ces territoires à la Chine. Cela s'effectuera
le 1ier juillet 1997 et depuis cette date Hong Kong est
devenue une région autonome de la Chine.
On
voulait bien évidemment, au-delà de l'histoire officielle,
en savoir plus sur ce retour de Hong Kong à la Chine. Et,
notre accompagnateur était là pour répondre
à nos différentes questions. Il nous a expliqué
que beaucoup avaient quitté Hong Kong avant son retour sous
les autorités chinoises de peur que ces dernières
imposent leur bureaucratie et leur autoritarisme. Mais, rien de
ça ne s'est passé. En effet, Hong Kong continue à
jouir d'une grande autonomie tant politique qu'économique.
Il semblerait d'ailleurs que beaucoup d'émigrants ont choisi,
depuis, de revenir ! Ken nous racontait les tourments de l'histoire
de son pays avec beaucoup de calme et de conviction. Et, avant de
nous déposer dans notre hôtel, il nous a dit qu'il
croyait dans l'avenir de son pays. Le développement, avais-je
pensé en renfermant la porte de la voiture et en rentrant
dans mon hôtel, c'est aussi croire en l'avenir et être
prêt à s'inscrire dans une expérience historique.
Cette adhésion au-delà du politique se trouve dans
notre engagement quotidien à faire notre travail de manière
rigoureuse et efficace et d'être en mesure d'exprimer en fin
de journée sa fierté d'avoir apporté sa petite
pierre au dessein global de la modernité de nos contrées !
Mardi
13 décembre
L'ouverture
officielle de la sixième Conférence Ministérielle
a eu lieu dans l'après-midi. Un ballet incessant de grosses
berlines emmenait les délégations au Centre de Conférences,
un bâtiment futuriste en verre ayant la forme d'un bateau
et construit sur l'eau. L'histoire récente de Hong Kong est
également celle de la lutte quotidienne de l'homme à
l'étroit sur cette île et en quête de nouveaux
territoires pris sur la mer grâce à l'aménagement
de nouveaux espaces avec la construction de tours imposantes mais
d'importantes infrastructures comme ce tunnel long de plusieurs
kilomètres reliant l'île de Hong Kong à la région
de Kowloon.
Quelques
réunions informelles ont eu lieu dans la matinée.
Des consultations aussi entre différents groupes se sont
tenues. Mais, une ambiance plutôt maussade transparaissait
des différentes réunions. L'inquiétude était
beaucoup plus visible sur les visages de représentants des
pays en développement qui se rendaient à l'évidence
que cette réunion n'allait pas apporter les changements et
les évolutions qu'ils attendaient dans le cours des négociations.
Ainsi, bien avant l'ouverture officielle le Round de développement
semblait bien bloqué et peu de participants pariait sur les
chances de succès de cette Conférence. Dans cette
atmosphère plutôt morose est déroulée
la cérémonie d'ouverture de la Conférence.
Pascal Lamy, le nouveau Directeur Général de l'OMC,
a sorti lors de son discours une baguette magique pour espérer
donner un coup de pouce à ces négociations. Mais,
il reconnu les limites de cette baguette en l'absence d'une volonté
politique de la part des pays membres de l'OMC. Une manière
de reconnaître le pouvoir étroit de l'envoûtement
devant la rationalité de l'humain.
Tout
en écoutant les habituels discours officiels, les participants
conjecturaient en silence sur le coup d'éclat que les organisations
de la société civile avait certainement préparé
pour marquer leur présence à Hong Kong et leur désapprobation
à l'action de l'OMC. On se rappelle tous que la dernière
halte de l'OMC à Cancùn les représentants de
l'internationale citoyenne avaient réussi à créer
la surprise en pénétrant dans la grande salle et en
réussissant à perturber le déroulement de la
cérémonie d'ouverture. Qu'allaient-ils encore tenter ?
Quel coup d'éclat oseront-ils cette fois-ci ? Seront-ils
en mesure de déjouer à leur habitude les mesures de
sécurité omniprésentes pour pénétrer
dans la grande salle ? Ces questions trottaient dans la tête
de tous les participants au moment où les officiels faisaient
leurs discours de bienvenue. Soudain, au fond de la salle une légère
agitation ! Les regards se sont rapidement retournés
vers cet endroit pour voir une petite centaine de personnes qui
se sont levés brandissant des pancartes avec différentes
inscriptions. « A bas l'OMC », « Le
monde n'est pas une marchandise », « Non à
la globalisation ». Quelques instants plus tard les manifestants
rompaient le silence et commençaient à lancer des
slogans qui rendaient inaudibles les discours officiels ! Les
caméras et les différents photographes qui filmaient
la cérémonie d'ouverture avaient déserté
la tribune officielle pour se concentrer sur les militants de la
société civile !
Mais,
contrairement à Cancùn « le coup »
semblait manquer d'éclat à Hong Kong ! Il faut
rappeler que cette manifestation à Cancùn avait suscité
l'étonnement et attiré un regard parfois approbateur
de la part de certaines délégations ! Or, l'étonnement
et le consentement se sont transformés en malaise et désapprobation
à Hong Kong au point où les participants encourageaient
Pascal Lamy par des applaudissements nourris au moment où
il était interrompu par les manifestants ! Comment expliquer
ce changement d'attitude des participants vis-à-vis des manifestations
de la société civile ? Plusieurs raisons ont
été évoquées par les participants dans
leurs échanges après la cérémonie d'ouverture.
Certains s'attendaient à une action plus novatrice et étaient
déçus de voir les représentants de la société
civile connus pour leur inventivité refaire la même
manifestation qu'à Cancùn. D'autres pensaient que
l'action précédente était encore plus difficile
à Cancùn du fait du caractère plus strict des
mesures de sécurité alors que ces mesures étaient
moins serrées pour les représentants de la société
civile à Hong Kong. D'ailleurs, les autorités chinoises
avaient fait une place plus importante à l'internationale
citoyenne qui se trouvait dans la même enceinte que les officiels.
Certes,
ces différentes raisons ont contribué à rendre
l'action de l'internationale citoyenne moins éclatante. Mais,
la raison fondamentale est ailleurs et probablement à un
niveau beaucoup plus politique. La perte de vitesse de la société
civile s'explique par la montée en force des pays en développement
qui deviennent des acteurs majeurs dans les négociations
commerciales internationales. Cette passation de pouvoir semble
se mettre en place entre les institutions de la société
civile et le monde en développement. Il faut dire que l'internationale
citoyenne jouait un rôle important il y a quelques années
à un moment où le rôle du Sud était réduit
et où les pays développés exerçaient
encore une hégémonie sans partage dans les négociations
internationales. Or, depuis l'échec de Seattle on a assisté
à une ascension des pays en développement qui ont
su construire des capacités techniques relativement importantes
et devenir des acteurs majeurs dans les négociations internationales.
Ainsi, on assiste à une véritable mutation où
la critique du système multilatéral et l'exigence
de sa plus grande ouverture vers les préoccupations des pays
en développement passe progressivement de la rue aux salles
feutrées des négociations.
Cette
transition me rappelle la lente reconstruction de la solidarité
avec les pays en développement après la crise des
années 90. Faut-il rappeler que ce qu'on appelait le Sud
ou les pays du Tiers-Monde avaient joué un rôle majeur
dans l'ordre international dans les années 70. Ces pays ont
réussi à s'organiser autour du Groupe des 77 et avaient
exigé une profonde réforme de l'économie mondiale
et l'ouverture d'un nouvel ordre économique international
qui prenne en compte leurs aspirations notamment dans le domaine
du financement du développement, du transfert des technologies
et de l'action des grandes Firmes transnationales. Cet élan
de solidarité s'est effrité avec la crise de la dette
dans les années 80. Les pays en développement se sont
alors lancés dans des programmes de stabilisation et dans
des réformes libérales afin de faire face à
la crise. La coopération entre les pays du Sud et les efforts
de solidarité se sont alors décomposés et les
pays du Tiers-Monde se sont alors plus préoccupés
de la gestion des crises au niveau national. Les années 80
ont été une véritable traversée du désert
pour les pays en développement et le Groupe des 77.
Il
faut attendre la seconde moitié des années 90 pour
voir les pays en développement sortir de leur léthargie
et reprendre un rôle plus dynamique sur la scène internationale.
La crise asiatique de 1997 a été à l'origine
de ce réveil, et depuis la solidarité des pays en
développement n'a cessé de se renforcer. La Conférence
Ministérielle de l'OMC à Seattle a été
un moment important dans la renaissance de cette solidarité
entre les pays du Tiers-Monde. Depuis, de nouveaux groupements de
pays ont ainsi été constitués comme le G 90,
le G 20 ou le G 33 qui jouent des rôles de plus en plus actifs
dans les négociations internationales et dans les efforts
pour l'émergence d'un monde plus ouvert à sa marge.
La solidarité entre les pays du monde en développement
a été également relancée suite à
l'approfondissement du processus de globalisation et à son
caractère inégal. Du coup, la réforme de la
globalisation afin qu'elle puisse se mettre au service du développement
est devenue une des préoccupations de la nouvelle solidarité
entre les pays en développement.
Mais,
cette résurrection était difficile à construire
et à mettre en place. Il faut dire que par rapport aux années
70, les pays en développement ont connu des trajectoires
différentes dans leur développement économique.
Certains, comme les pays asiatiques, sont devenus de véritables
puissances économiques et ont réussi à construire
leur insertion compétitive dans l'ordre international. D'autres,
comme les pays d'Amérique latine, se remettent difficilement
de la crise des années 80 et ont repris leurs dynamiques
de croissance et d'investissement. Pour les pays africains, au contraire,
la crise et la marginalisation persistent et l'enfermement sous
la trappe de l'insertion rentière ne fait que perdurer. Cette
différentiation dans les trajectoires économiques
lors des deux dernières décennies rendent les intérêts
et les attentes du système multilatéral disparates.
Ces nouvelles alliances entre les pays en développement doivent
prendre en considération ces différences et chercher
à identifier, au-delà des discours politiques et idéologiques,
les bases rationnelles des nouvelles solidarités.
Hong
Kong a vu la multiplication des réunions et des consultations
entre les différents groupements des pays en développement,
plus particulièrement entre le G 20 et le G 90. Certains
ont commencé à parler désormais d'un G 110.
Mais, ce qui est nouveau aujourd'hui est que les uns et les autres
ont réalisé que les intérêts n'étaient
plus aussi convergents que dans les années 70 et qu'ils fallaient
construire les bases de cette nouvelle solidarité. Celso
Amorim, le Ministre brésilien des affaires étrangères
et le coordonnateur du G 20, a parlé d'une longue marche,
allusion à la révolution chinoise et à cette
marche de l'armée rouge à travers les campagnes avant
de contrôler les villes, pour qualifier le processus de reconstruction
de la solidarité entre les pays en développement.
Une longue marche qui semble de plus en plus nécessaire afin
d'assurer une plus grande ouverture de l'ordre international et
pour mettre la globalisation au service du développement !
Mercredi
14 décembre
On
en est au deuxième jour d'une Conférence qui a du
mal à s'activer. Probablement, les conférenciers se
rendent compte qu'ils n'ont pas enregistré de progrès
notables et mettent les bouchées doubles pour éviter
les gros titres de la presse du genre « Une Conférence
pour rien ». Du coup, les premières journées
sont consacrées aux premières passes d'armes !
A Hong Kong, les négociations dans les chambres vertes ont
commencé la veille après la cérémonie
d'ouverture et se sont prolongées tard dans la nuit. Cette
manière de faire donnent une organisation assez singulière.
Les consultations dans les chambres vertes qui sont d'ailleurs de
plus en plus ouvertes aux représentants des pays en développement
ont lieu dans la soirée et peuvent se prolonger jusqu'à
une heure tardive. Du coup, les matinées sont relativement
calmes et l'effervescence ne commence que vers la fin de la matinée
où les différents participants dans ses consultations
rendent compte de l'état d'avancement des négociations
et des propositions formulées par les uns et les autres.
Ensuite, les après-midi sont consacrées aux différentes
discussions techniques où les différentes groupes
essayent de mesurer l'impact des propositions en discussion sur
leurs économies. Les fins d'après-midi sont généralement
utilisées pour les briefings effectués par le Directeur
Général de l'OMC et le Président de la Conférence
aux chefs de délégation sur l'état d'avancement
des négociations. Il s'agit d'un moment important de la journée
du négociateur dans la mesure où les interventions
des uns et des autres permettent de saisir l'état d'esprit
des participations et de jauger la crédibilité des
différentes propositions de négociation. Après
cette réunion, parfois même au milieu, les délégations
invitées dans la « green room » se retirent
pour poursuivre les véritables négociations. Le déroulement,
comme une partie de poker, se poursuit dans cette atmosphère
informelle faite d'échanges courtois, de pressions et parfois
même de coups de bluff jusqu'à ce qu'on atteigne un
accord qui sera rendu public !
A
Hong Kong, les premières journées ont été
consacrées aux dossiers ardus des échanges des produits
agricoles et des biens industriels. Les progrès sont faibles
et les différentes parties campent sur leurs positions. Les
pays en développement exigent une libéralisation plus
ambitieuse de la part des pays développés qui accordent
un appui important à leurs producteurs agricoles et n'acceptent
qu'une ouverture limitée de leurs marchés pour les
produits industriels afin de poursuivre leurs efforts de développement.
Les pays développés, particulièrement ceux
de l'Union européenne, estiment qu'ils ne peuvent aller plus
loin dans la réduction de leur appui à l'agriculture
et exigent, par contre, une plus grande ouverture des marchés
des pays en développement dans le domaine industriel. Les
négociations semblent alors au point mort et les concessions
sont faibles de part et d'autre !
Après
une longue journée d'échanges et de consultations
avec les différentes commissions techniques du groupe africain,
nous quittons le Centre des Conférences. Nous nous retrouvons
dans un des nombreux restaurants de la ville suggérés
par notre accompagnateur. Nous l'avons prié de venir se joindre
à nous. Mais, il nous a expliqué qu'il ne pourrait
accepter notre invitation que vers le dernier jour de la Conférence.
D'ici là, il était concentré sur les tâches
et les responsabilités qu'ils devaient assumer pour s'assurer
du succès de notre mission ! Une fois au restaurant
nous avons décidé de nous laisser aller et de goûter
les différentes mets que le restaurateur nous a suggéré.
Et, nous n'avons pas été déçus par cette
cuisine fine et délicate. Dans ce restaurant on servait un
nombre illimité de plats qui nous permettait de goûter
aux différents aspects de la cuisine chinoise. Une variété
de soupes, de plats de canards et différentes spécialités
de viande et de poissons qui en disent beaucoup sur la distinction
et le caractère savoureux de cette cuisine. Mais, ces traditions
culinaires délicates et exquises sont aussi l'expression
du degré de raffinement et de délicatesse que la civilisation
chinoise a pu atteindre à travers les siècles !
Au
milieu du repas, la discussion s'est engagée sur les négociations
en cours et sur la fin de non recevoir accordée par les pays
développés aux demandes de réduction de leur
appui à leurs agricultures. Mes compagnons, de brillants
économistes, ne comprenaient pas la rationalité de
cet appui. Il faut dire que cet appui va à l'encontre de
tous les raisonnements logiques et la science économique
se trouve incapable d'expliquer cet entêtement de la part
des pays développés à poursuivre leur appui
à leurs paysans. Depuis Smith et David Ricardo la théorie
économique avait expliqué que les pays avaient intérêt
à se spécialiser dans la production des produits pour
lesquels ils disposent d'un avantage comparatif et qu'ils peuvent
produire à moindre coût par rapport aux autres. Logiquement
les pays développés auraient du depuis longtemps se
désengager de la production agricole et importer les produits
alimentaires d'autres pays moins développés qui peuvent
les produire à moindre coût. Or, non seulement les
pays développés poursuivent leur production agricole
mais n'ont jamais cessé d'apporter un important appui financer
sous formes de soutien à la production et de subventions
aux exportations. Et, comme si ces formes d'appui n'étaient
pas suffisantes, ils ont également fermés leurs frontières
vis-à-vis des exportations des autres pays ! Décidément,
la théorie économique se trouve désarmée
devant ces politiques qui vont à l'encontre de ces recommandations
de base ! Le mythe de la spécialisation internationale
qui est au cur de l'échange international semble voler en
éclats !
La
discussion s'animait. Les uns et les autres essayaient d'apporter
leurs explications à cette énigme. J'ai essayé
d'apporter ma part de vérité dans cette discussion
et j'ai suggéré aux éminents économistes
autour de moi de quitter le champ de la théorie économique
pour celui de l'économie politique pour comprendre cette
attitude a priori peu rationnelle de la part de pays qui n'ont de
cesse d'encourager la science et la raison pour en faire le cœur
de leur universel depuis les Lumières. J'avais proposé
que la théorie économique ne pouvait offrir une grille
de lecture globale et incapable de saisir la complexité des
rapports entre les différentes sphères de la vie sociale.
Mes compagnons étaient choqués qu'un des leurs puisse
penser que certaines choses puissent échapper à notre
discipline que nous avons érigé depuis plus d'un siècle
en science capable d'éclairer notre lanterne sur tous les
phénomènes économiques ! J'ai fait fi
de leur désapprobation et j'ai poursuivi mon raisonnement
en indiquant que le fonctionnement du secteur agricole échappait
aux lois de notre discipline préférée !
C'était le comble et mes distingués économistes
de compagnons n'en croyaient pas leurs oreilles ! J'ai poursuivi
mon raisonnement que pour les pays développés la sécurité
alimentaire échappait aux fonctionnements des lois de l'économie
pour faire partie de l'intérêt national et stratégique
des pays. La réflexion stratégique dans les grands
pays ne peut pas admettre jusqu'à aujourd'hui de dépendre
de l'extérieur pour la nourriture de leurs populations. Du
coup le secteur agricole, comme celui de l'énergie d'ailleurs,
continue a être régi par les principes de l'autonomie
et de l'indépendance que par ceux de la spécialisation
internationale et des avantages comparatifs. Et, l'agriculture de
faire partie du territoire des stratèges que de celui des
économistes ! Un vif débat s'est alors engagé
et les questions ont fusé pour montrer la caractère
biaisé de ce raisonnement !
Mais
si ce raisonnement est pertinent pourquoi les pays en développement
y ont-ils cru ? Pourquoi avions nous libéralisé
notre secteur agricole et réduit l'appui de nos gouvernements
aux secteurs agricoles dans le cadre des réformes des programmes
d'ajustement dans les années 80 ? Pourquoi n'avions-nous
pas résisté aux sirènes du libéralisme
et du désengagement de l'Etat dans le secteur agricole ?
Pourquoi avions-nous cru aux lois de la spécialisation internationale
au moment où les pays développés renforçaient
leur appui à leurs productions agricoles ? Pourquoi
avions-pensé que l'avantage comparatif pouvait répondre
à la crise de la modernisation agricole dans nos contrées
alors que les pays développés ont poursuivi leurs
choix d'autonomie et d'indépendance alimentaire ? Et,
si nous avions cru dans des mythes, avaient suggéré
certains de mes compagnons revenus de leurs certitudes ? Et,
si nous n'avions été que trop naïfs, avaient
lancé d'autres ? Et, si nous ne devions pas repenser
notre développement de manière stratégique ?
Et, si nous devions ouvrir notre « science »
à une plus grande part de complexité et quitter les
chemins de traverse ?
Plus
la nuit avançait plus nos interrogations devenaient confuses
et peu claires ! Tout d'un coup, on s'est rappelé l'ami
Ken qui devait venir nous chercher tôt le lendemain !
Alors on a tous couru dans nos lits pour éviter son regard
inquisiteur devant nos retards répétés !
Jeudi
15 décembre
Les
tractations se poursuivent dans le palais en verre. Les différentes
délégations s'attendent aujourd'hui à la publication
d'un nouveau texte pour capturer le peu de progrès effectués
jusque-là dans les négociations. L'occasion nous est
donné alors après les premières réunions
du matin à faire un petit tour en ville avec Ken notre ange
gardien qui a tout de même pris le temps d'informer ses responsables
de notre désir de faire un rapide tour en ville. Notre berline
s'est glissée dans le flot incessant de voitures et nous
avons commencé par longer la côte. L'impression de
futurisme qui nous a marquée dès notre arrivée
s'est confirmée lorsque notre voiture avançait lentement
dans la circulation. Un nombre impressionnant de tours en verres
plus grandes les unes que les autres s'agençaient de l'autre
côté de la route qui longeait la mer. Les enseignes
des plus grandes banques internationales et des grandes entreprises
étaient présentes. Leurs tours se concurrençaient
en inventivité et en créativité architecturale.
Toutes avaient opté pour un style post-moderne en rupture
avec les mastodontes de l'architecture classique. Les formes sont
légères et apurées. Elles sont grandes mais
ne semblent jamais imposantes, alors que d'en bas on a une sensation.
Ce sont de véritables hymnes à la création
contemporaine qui dessinent une nouvelle architecture sublime et
délicate qui ne cherche plus à dominer le sujet et
à l'écraser par des bâtiments imposants et monumentaux !
Mais cette nouvelle manière de construire tente de réintroduire
le sujet dans l'espace et à se rapprocher de sa quête
de sérénité et de quiétude !
L'agencement
de ces grandes banques et des sièges des grandes sociétés
spécialisées dans les nouvelles technologies m'a amené
à tenter la comparaison avec nos grandes villes. D'Alexandrie,
à Dakar de Sousse à Accra, nos corniches sont occupés
par les devantures des grands hôtels et des grandes agences
de voyage. Une comparaison qui me paraissait intéressante
car la différence entre nos pays trouvent leurs explications
dans ce type de détails. Les anglo-saxons ne cessent-ils
pas de répéter, à juste titre d'ailleurs, que
le diable est dans les détails « The Devils in
the details » ! Une manière pour eux d'insister
sur l'importance des détails dans chaque œuvre humaine !
Dans nos pays, on s'est résolu depuis plusieurs décennies
à vendre ce que nous avions ou notre
avantage absolu à l'état brut !
Du soleil au pétrole, du cacao au café, nous avons
rarement entrepris l'effort de transformer nos richesses !
Nous nous sommes souvent limités à leur extraction
pour les envoyer dans les pays développés afin qu'ils
y soient transformés ! Nous avons toujours mis en valeur
ces richesses dans la vente de notre image à l'extérieur !
Ainsi, nos plus beaux sites, comme les corniches longeant nos plages,
sont occupés par les hôtels alors qu'ils le sont ici
par les grandes banques et les sièges des grandes entreprises,
et particulièrement à Hong Kong!
L'ami
Ken a pris la peine de nous raconter l'histoire économique
récente de Hong Kong alors que notre berline cheminait dans
des embouteillages de plus en plus chargés. Cette ville n'a
pas toujours été un centre d'affaires et de services.
En effet, Hong Kong a connu les activités intensives en main
d'œuvre dans les années 60 et 70 comme le textile. Elle a
été durant cette période la grande habilleuse
de la planète. Par ailleurs, le port de Hong Kong a joué
un rôle important dans le trafic commercial international
et les grandes entreprises de transport maritime y avaient élues
domiciles. Mais, dès la fin des années 70 et particulièrement
dans les années 80 Hong Kong a délaissé les
activités intensives en travail pour se spécialiser
dans celles plus intensives en recherche et en capital humain !
Le textile a été progressivement transféré
en Chine. Ce processus s'est renforcé dès 1997 avec
le retour de Hong Kong à la Chine. Maintenant, cette grande
ville est devenue un important centre de services et d'affaires
pour toutes l'Asie. Les grandes banques et entreprises internationales
y élisent domicile pour couvrir l'ensemble du continent.
L'ami
Ken a tenu à nous faire visiter un de ces grands centres
commerciaux ou Mall comme on les appelle dans la tradition américaine.
Hong Kong en compte plusieurs dizaines et nous avons choisi de visiter
celui de Time Square, une appellation probablement pour rappeler
cette place magnifique à New York. Ce centre s'étend
sur près de treize étages avec des milliers de boutiques.
Chaque étage est consacrée à un secteur bien
déterminé des produits électroniques aux vêtements,
des équipement sportifs aux bijoux. Toutes les grandes marques
internationales sont présentes et relatent au-delà
des produits leur fierté d'être dans le nouveau centre
du monde ! Nous avons essayé de visiter certains magasins
le temps pour moi de me rendre compte que les prix sont comparables
à ceux appliqués en Amérique du Nord ou en
Europe et que ce nouveau centre du monde n'a rien d'un supermarché
de produits bas de gamme et qu'on peut ramasser à la pelle.
Je me suis égaré de mon groupe et je me suis laissé
aller dans ces allées à faire du lèche vitrine.
Je me suis surtout arrêté dans les magasins de designers
ou de jeunes couturiers locaux qui avaient également leur
place à côté des Armani, Cerruti ou Hugo !
J'étais impressionné par cet appel à la tradition
dans les produits des couturiers locaux et ce mélange entre
la grâce et la sensualité locale et la sobriété
et l'harmonie venues d'Occident ! Je me suis laissé
perdre dans ces petits magasins à toucher le tissu soyeux,
à contempler les costumes luxurieux, à admirer les
chemises féeriques ! Un monde de charme et d'envoûtement
qui m'a fait oublier celui sans fantaisie des négociations
commerciales internationales !
La
matinée arrivait vers sa fin lorsque nous avons décidé
de regagner le Centre des Conférences. Au milieu du chemin,
la discussion s'est engagée sur le coût d'une réunion
internationale. Une discussion en écho à certains
articles dans la presse locale, notamment la quotidien « The
Standard », sur le coût de ces joutes internationales.
Cette question était d'autant plus importante que le nombre
de rencontres internationales et de sommets est en hausse et que
les grandes villes se les arrachent ! On a tous à l'esprit
la compétition qui a opposé les villes de Paris, de
Londres et de Madrid pour l'organisation des jeux olympiques de
2012. Une compétition qui a été médiatisée
et transmise au monde entier et qui a eu sa part d'émotion
et de suspense ! Mais, d'une manière générale
l'organisation de ces rencontres internationales fait l'objet d'une
compétition acharnée entre les grandes villes et les
pays. La question qui se pose est de savoir pourquoi les villes
cherchent-elles à accueillir ces grandes manifestations internationales ?
Est-ce pour gagner de l'argent ? Est-ce pour la notoriété ?
Perdent-elles beaucoup d'argent ? En somme doit-on se limiter
à l'aspect purement économique dans l'analyse de ces
évènements ou doit-on étendre la réflexion
à d'autres dimensions insoupçonnées comme l'image
de marque d'une ville ou d'un régime politique ?
Il
est évident que le coût d'organisation de ces évènements
mondiaux est de plus en plus important et surtout pour les pays
qui ne disposent pas d'infrastructures et qui sont obligés
de construire de nouvelles installations. En l'occurrence Hong Kong
s'était dotée depuis plusieurs années de cet
imposant palais en verre et n'avait pas besoin d'effectuer des dépenses
particulières dans ce domaine. Il n'empêche d'autres
coûts importants sont à prévoir comme le personnel
à mettre à la disposition des participants, les dépenses
liées à la sécurité qui devient la préoccupation
essentielle des organisateurs de ces Conférences depuis les
attentats du 11 septembre, les moyens de transport dont la location
de voitures pour les Chefs de délégation. Notre ami
Ken nous a expliqué qu'une partie de ces dépenses
ont été sponsorisées et prises en charge par
des entreprises privées afin d'alléger les dépenses
prises en charge directement par le budget de l'Etat. Ainsi, par
exemple les 350 grosses berlines à la disposition des personnalités
et des chefs de délégation ont été offertes
par une grande firme automobile. Par ailleurs, il faut également
prévoir les coûts des agents, des accompagnateurs et
autres hôtesses qui se comptent par milliers à mettre
à la disposition des participants ! A Hong Kong l'ami
Ken nous a expliqué que l'essentiel de ces agents sont des
fonctionnaires qui ont été mis à la disposition
du comité d'organisation et détachés de leurs
fonctions habituelles le temps de la Conférence. Mais, dans
les coûts il faut de plus en plus prévoir le coût
des grandes manifestations d'opposants et surtout les dommages qui
s'en suivent suite aux confrontations avec les forces de l'ordre.
Les rencontres de l'OMC ou des institutions internationales sont
désormais la cible, comme à Hong Kong, de groupes
radicaux de la société civile qui veulent toujours
en découdre avec les forces de l'ordre. Les échauffourées
de Hong Kong se sont soldées par d'importantes destructions
entraînant un coût financier important.
Mais,
les grandes rencontres internationales ont également des
retombées, notamment dans le domaine financier. La plus importante
est indirecte pour le gouvernement hôte et concerne les dépenses
effectuées par les invités lors de leurs séjours.
A ce niveau, un de mes compères s'est amusé à
comparer le prix d'une chambre d'hôtel lors de la semaine
de la Conférence et la semaine d'avant ou après la
Conférence et la différence de prix était bien
évidemment du simple au double ! Ceci n'est malheureusement
pas propre à Hong Kong mais c'est désormais le cas
dans les villes lorsqu'elles accueillent des conférences
internationales. On assiste à l'apparition d'entreprises
privées ou de centres de location de chambres d'hôtels
qui louent toutes les chambres disponibles dans tous les hôtels
de la ville à leurs prix normal. Les hôtels qui ne
veulent pas rater cette aubaine s'accordent aisément avec
ces centrales de location et refusent de faire des réservations
en dehors de ces structures. Ces entreprises commercialisent plus
tard la totalité des chambres à leur disposition en
doublant les prix ce qui leur permet entre temps d'empocher une
plus-value gigantesque. Une pratique de plus en plus rageante et
qui défie toutes les lois et les réglementations en
vigueur ! J'ai entendu dire que certains hôtels faisaient
plus de 50% de leurs chiffres d'affaires de l'année après
une Conférence internationale d'une dizaine de jours !
Mais,
le bénéfice le plus important est surtout en termes
d'image de marque pour les pays où les villes qui accueillent
ces grandes rencontres internationales. Hong Kong avait certainement
besoin d'accueillir cette Conférence pour exposer au monde
son nouveau dynamisme et annoncer qu'elle joue déjà
dans la cour des grandes nations. C'était important aussi
pour la Chine de montrer au monde entier que le retour de Hong Kong
à la Chine ne s'est pas traduit par une emprise forte et
que la grande île a gardé son autonomie ! Un moyen
aussi de rassurer les investisseurs internationaux mais aussi la
communauté internationale ! Mais, ces retombées
en termes d'image ne sont pas propres à Hong Kong. En accueillant
la Seconde phase du Sommet International sur les Nouvelles Technologies
en 2005, la Tunisie voulait montrer les progrès réalisés
par le pays dans ce domaine ! De même pour Cancùn
lorsqu'elle a accueilli la cinquième Conférence de
l'OMC en 2003, elle voulait confirmer la spécialité
de la ville comme destination privilégiée de villégiature !
Mais, les choses se compliquent par les villes hôtes lorsqu'on
sait que l'image de marque sortira d'autant plus grandie que la
manifestation est une réussite. Or, si pour d'autres manifestations
et conférences internationales, la réussite dépendra
exclusivement des efforts du pays hôte, les choses sont bien
différentes pour les réunions de l'OMC. En effet,
l'adoption d'un texte à la fin de la réunion par les
pays membres, ce qui peut être considéré comme
le plus important critère de réussite, dépendra
pour beaucoup de l'état d'avancement des négociations
entre les différents pays et non seulement des efforts du
pays hôte. Du coup, si l'organisation de ces réunions
internationales n'est pas une affaire simple, celles de l'OMC est
autrement plus complexe. La hantise de l'échec de la Conférence
est devenue une obsession pour les autorités de Hong Kong.
Une angoisse qu'on observait sur les visages de nos accompagnateurs
qui devenaient de plus en plus attentifs au déroulement des
négociations. Une inquiétude qui devient de plus en
plus présente dans leurs échanges avec nous et les
questions désespérées de l'ami Ken sur nos
pronostics de réussite et de l'adoption d'une déclaration
à la fin !
Nous
étions arrivés au terme de nos échanges lorsque
notre voiture s'immobilisa devant le Centre de Conférences
pour reprendre nos échanges avec les uns et les autres afin
de répondre à l'angoisse grandissante de l'ami Ken !
Vendredi
16 décembre
Les
particicpants à la Conférence retiennent leur souffle
aujourd'hui car un nouveau texte doit être publié par
le Président de la Conférence. Il devrait intégrer
les progrès réalisés depuis le début
de la semaine sur les différents dossiers. Les Européens
font l'objet de fortes pressions afin qu'ils fassent de nouvelles
propositions sur le dossier agricole. Mais, ils sont jusque-là,
semble-t-il, sourds à ces pressions et exigent de l'autre
côté des progrès sur le dossier des services
et des produits industriels et une plus grande libéralisation
des marchés des pays en développement. Les pays africains
ont entamé d'intenses négociations avec les américains
sur le dossier du coton. Ils exigent de nouvelles propositions de
la part des Européens sur le dossier agricole afin qu'il
puisse rendre acceptable auprès du congrès de nouvelles
concessions sur la question du coton. Le palais des Conférences
grouille de rumeurs et de bruits. Qui doit faire le premier pas ?
Dans quelle direction ? Les négociateurs à Hong
Kong disposent-ils vraiment d'une grande latitude dans leurs propositions ?
A quel moment doivent-ils faire appel à leurs capitales pour
un feu vert ?
Par
ailleurs, les négociations deviennent inextricables. Les
concessions de certains pays sur un secteur des négociations
sont indéniablement liés à d'autres concessions
d'autres pays. Ainsi, les américains font des progrès
des européens sur le dossier agricole comme une condition
pour montrer une plus grande flexibilité sur d'autres dossiers.
Les européens estiment de leur côté avoir fait
le nécessaire et que c'était aux autres, notamment
les pays du G 20 de faire preuve d'une plus grande ouverture. Les
pays africains regrettent de leur côté d'avoir accepté
d'inclure le dossier du coton dans les négociations agricoles
lors de l'accord de juillet 2004. Certes, cet accord indiquait qu'il
fallait résoudre au plus vite cette question et on espérait
qu'à Hong Kong les pays africains allaient trouver des réponses
concrètes à leurs préoccupations. Or, lors
des échanges avec les américains qui accordent l'appui
le plus important à leurs producteurs, ils étaient
surpris de les voir lier ces progrès à ceux des négociations
agricoles en général.
Mais,
dans l'attente de la publication du nouveau draft du texte ministériel,
le sujet de conversation entre les délégués
tout au long de la matinée était la grande manifestation
de l'après-midi et surtout la démonstration de force
que s'apprêtaient à organiser les paysans sud-coréens
présents en nombre lors de cette semaine à Hong Kong.
Il faut dire que depuis le début de la Conférence
la présence des manifestants sud-coréens fait peur
aux autorités locales et était au centre de toutes
les discussions. Ces manifestants ont affrété des
vols entiers de la Corée du Sud et voisine et envisagent
de faire des manifestations imposantes comme celles qu'ils ont faites
il y a quelques semaines lors du Forum de Coopération Economique
Asie Pacifique organisé en Novembre dernier dans la ville
de Busan en Corée. On a pu voir sur les chaînes de
télévision des images de violences entre les manifestants
et les forces de l'ordre. Un ami me disait que la Corée est
probablement le seul pays au monde où ce sont les manifestants
qui chargent les policiers !
Lors
de mon arrivée à Hong Kong, j'ai eu l'occasion de
côtoyer des manifestants sud-coréens dont l'avion était
arrivé en même temps que le nôtre. J'avais engagé
la conversation avec eux car je voulais mieux comprendre les raisons
de ce désespoir et de cette haine farouche de l'OMC. Car,
faut-il le rappeler, la Conférence de Cancun a été
marquée par le suicide d'un paysan sud-coréen qui
s'est immolé par le feu. Un acte que je trouve monstrueux
car rien ne peut justifier qu'on donne la mort aux autres et encore
moins à soi-même. Mais, ce geste exprime également
une grande détresse et un grand désespoir de la part
de ce paysan. Ils étaient facilement identifiables avec leurs
tenues identiques proches des uniformes militaires avec leurs couleurs
kaki avec le même slogan au dos « A bas l'OMC » !.
Je me suis approché d'un petit groupe et on a engagé
la conversation. Mon interlocuteur m'avait expliqué les longues
traditions de lutte et de contestation de la société
coréenne. Des traditions que les sombres moments de la dictature
n'ont pas réussi à faire taire ! J'insistais
sur le caractère violent de cette contestation qui pouvait
nuire à leur mouvement et enlever la sympathie de millions
de personnes. Il m'expliquait mais sans vraiment me convaincre qu'ils
ne sont pas à l'origine de la violence mais qu'ils ne font
parfois que répondre à la violence des forces de l'ordre.
Il pouvait d'autant moins me convaincre que depuis notre arrivée
les habitants de Hong Kong nous expliquaient que les manifestants
sud-coréens se sont forgés une réputation de
déchaînement de violence à chaque fois qu'il
passaient dans tous les pays asiatiques. Mon interlocuteur avait
tout de même reconnu sur les bouts des lèvres que cette
tradition était ancrée dans l'histoire coréenne
et expliquait que certains de ces camarades voulaient toujours en
découdre avec les forces de police.
Mais,
ce qui m'intéressait le plus était les raisons profondes
de cette fronde et de cette colère et son rapport avec l'OMC.
Alors, mon interlocuteur m'avait expliqué que le gouvernement
sud-coréen avait finalement décidé de répondre
positivement aux pressions des pays développés et
aux demandes de l'OMC de réduire le soutien aux paysans et
d'ouvrir le marché des produits agricoles aux échanges
internationaux. Le secteur le plus touché, selon mon interlocuteur,
est celui du riz qui fait vivre près de 3,5 millions de paysans
et contribue à près du tiers du PIB agricole. La Corée
du Sud a toujours résisté à l'ouverture de
son secteur agricole et a utilisé l'argument de la sécurité
alimentaire pour faire face aux pressions des institutions internationales
pour ouvrir son marché. Or, en novembre dernier, le parlement
coréen a approuvé la décision du gouvernement
de multiplier par deux la part des importations de riz |