ECA Website

ATPC Services

Did you know that?

Did you know that an estimated 100,000 expatriates are employed in Africa at a cost of US$ 4 billion each year to offset the annual migration from Africa by its own skilled professionals?
source: International Migration and Development: Implications for Africa, ECA 2006.

Feedback

 

 

 

ATPC Work in Progress
ATPC Work in ProgressAssessing the Consequences of the Economic Partnership Agreement on the Economy of Sudan

ATPC Briefing
ATPC BriefingThe Economic and Welfare Impacts of the EU-Africa Economic Partnership Agreements

Upcoming Events

 
Past Activities

 

Chroniques de la nouvelle révolution chinoise en marche !

Carnet de voyage à Hong Kong pour la Réunion Ministérielle de l'OMC !

Hakim Ben Hammouda

Nos lectures de jeunesse sur le monde asiatique dans les années 70 ont été marquées par le fameux livre de l'homme politique et l'écrivain français Alain Peyrefitte intitulé « Quand la Chine s'éveillera ....le monde tremblera » ! Un livre qui a marqué plus d'une génération par son érudition du monde asiatique et de la Chine en particulier ! Mais, ce livre aura surtout marqué par l'audace de son pronostic et son hypothèse majeure que la Chine et l'Asie seront les principales puissances du monde dans les années à venir. En effet qui aurait parié sur la Chine et l'Asie dans les années 70 au moment où ces contrées souffraient encore de la pauvreté et de la famine ? Qui osait miser sur un continent traversé à l'époque par les conflits. La guerre de Corée avait laissé alors une nation meurtrie et divisée entre les intérêts des deux blocs de la guerre froide. En même temps, la guerre du Vietnam battait son plein entre les forces du Vietcongs et les Marines qui appuyaient à l'époque les régimes chancelants de certains pays asiatiques afin de faire face à l'avancée du communisme. Mais, au-delà de ce conflit majeur, la plupart des pays asiatiques étaient traversés tout au long des années 60 et jusqu'à dans les années 70 par des conflits armées plus ou moins violents. On pouvait alors parler difficilement de développement économique dans cette région. Au contraire, les images qui nous parvenaient par la presse étaient des images d'horreur, de détresse et de désolation. Rappellons nous cette image du chef de la police de Saigon qui, d'une balle dans la tête, mettait une fin tragique aux espoirs et aux rêves d'un jeune révolutionnaire des troupes du Général Giap ! Mais aussi cette image d'une jeune vietnamienne qui courait nue fuyant après avoir été touchée par l'un de ses bombardements au Napalm. Que d'images devenues tristement célèbres à travers le monde ! Des milliers de photos et d'images qui ont renforcé l'ardeur des militants opposés à la guerre du Vietnam et qui ont réuni les conditions pour la révolte de la jeunesse du monde à la fin des années 60 !

Les grandes théories avaient déjà commencé à aiguiser leurs analyses sur les raisons de l'échec attendu des pays asiatiques. On a alors fouillé loin dans les théories du développement social pour reprendre les analyses du maître de la sociologie allemande M. Weber sur le rôle des religions dans le développement. Cette théorie a justifié le développement du capitalisme en Europe dans le schisme au sein de la religion chrétienne et l'émergence des réformes de Luther et du protestantisme plus favorables au profit et au commerce que les dogmes du christianisme classique. Cette théorie a été depuis fortement contestée mais n'a jamais réellement disparue pour expliquer les performances économiques d'une région ou d'un groupe de pays. Ainsi dans les années 60, on a fait appel à cette grille de lecture pour expliquer l'échec plus que probable à l'époque des pays asiatiques dans leur développement et leur modernisation sociale. Dans l'explication de la faillite annoncée de la Chine et de l'Asie en général on a mis en avant les religions asiatiques et particulièrement le confucianisme plus porté vers la contemplation et l'observation que vers l'action et le pragmatisme. On était persuadé que la quête de paix avec l'être suprême dans ses contrées allait pousser ces populations vers la méditation et les écarter de l'effort et de l'accumulation des richesses. On était convaincu que la sérénité et la quiétude de l'âme ne pouvait s'accommoder de la course au profit et à l'argent ! La messe était donc dite et probablement les grands théoriciens de l'époque n'étaient pas mécontents de leur trouvaille ! Non seulement l'Asie sera à la traîne dans le concert des nations mais les raisons de cette ruine prophétisée ont été identifiées! Au moment où le monde répondra fièrement aux sirènes de la modernité et de l'opulence, l'Asie poursuivra sa quête de sublimation et d'allégresse de manière imperturbable !

Par ailleurs, aucun des militants des années 60 et de ses rêveurs d'un monde meilleur ne pensaient que la Chine et l'Asie pouvaient rallier le camp du capitalisme ! Ces jeunes discutaient des heures durant sur la nature de la société que les peuples d'Asie allaient construire après la victoire sur les troupes américaines ! Pour beaucoup, la révolution chinoise et les paroles du petit livre rouge du Grand Timonier allaient être le guide des régimes économiques à venir dans une nouvelle Asie libre et indépendante. On pensait que la Chine et les grands pays d'Asie allaient ouvrir la nouvelle ère de la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme. L'Asie allait être le modèle et le laboratoire des nouvelles expériences à inventer pour l'humain afin d'en finir avec son décentrement et son altérité. Ces nouvelles expériences favorisaient une ère d'expérimentation sociale sous les tropiques et ouvraient un horizon d'utopie pour les damnés de la terre. Cette résurgence de l'imaginaire et du rêve en politique était devenue nécessaire pour faire face à la crise du projet libéral, à la glaciation et à la bureaucratisation du projet alternatif.

La perception de la Chine et de l'Asie était partagée en deux grands courants d'analyse. D'un côté, ceux qui avaient parié sur l'échec annoncé du monde asiatique et faisaient du confucianisme et de son désaveu du monde matériel au profit de la contemplation le facteur d'explication de cette faillite. De l'autre, tous ceux qui pensaient que l'Asie était le laboratoire de nouvelles expériences à venir pour ouvrir de nouvelles utopies pour notre monde. Des visions à priori différentes et parfois contradictoires du monde mais qui se rencontraient dans leur prophétie de l'échec annoncé du monde chinois. D'aucun ne pariait sur la capacité de la Chine à nouer avec le monde de la richesse et du capitalisme. Peu d'analystes et de théoriciens pensaient que la Chine pouvait intégrer de manière compétitive l'économie internationale et devenir un des acteurs majeurs de la globalisation. Pour les premiers, l'innovation et le progrès du capitalisme ne pouvaient pas cohabiter avec la contemplation et l'éthique des philosophies de l'empire du milieu. La Chine ne pouvait alors que se marginaliser et perdre pied dans une économie internationale de plus en plus marquée par la course au profit et à la compétitivité. Pour les autres, le monde chinois ne fera que renforcer sa frontière et sa séparation du système international honni pour construire d'autres valeurs et de nouvelles institutions internationales.

Aujourd'hui après quelques trois décennies, la faillite de ces grilles de lecture est plus que manifeste. Plus que la faillite du monde chinois, c'est de l'échec de ces grilles de lecture qu'il faut discuter. L'échec des théories de la modernisation sociale ou du dogmatisme marxiste à saisir la complexité de la situation chinoise et surtout à prévoir son boom actuel est évident. Ce revers s'ajoute à d'autres pour expliquer le malaise actuel des sciences sociales. Car personne n'a pu prévoir l'évolution récente de l'économie mondiale et surtout le poids sans précédent de la Chine et du monde asiatique. Entre temps, Alain Peyrefitte a eu le temps de publier un nouveau livre intitulé « La Chine s'est éveillée- Carnets de route de l'ère Deng Xiaoping » en 1996. Mais, aujourd'hui ce n'est pas d'un réveil dont on parle mais plutôt d'une nouvelle révolution, celle-là bien différente de la révolution culturelle des années 60 comme d'ailleurs le sont les rêves des années 60 par rapport à ceux sans éclat de ce début de siècle. Le profit et l'intégration dans le capitalisme mondial ont bel et bien remplacé dans l'idéologie chinoise le prolétariat et les intérêts du parti. Les années 70 ont été déterminantes dans l'évolution récente de la Chine et le procès de la bande des quatre après la mort de Mao a permis à Deng et à son équipe de mettre ce continent sur la voie des réformes et l'introduction de nouveaux critères et de nouvelles conceptions qui étaient jusque-là bannis de l'idéologie officielle du grand timonier. « Feu sur la quartier général » ! avaient clamé les jeunes manifestants dans les années 60 sous l'influence de Mao et de sa révolution culturelle pour faire face à la montée de la bureaucratie dans le parti. « Feu sur le quartier général » aurait pu également clamer les réformateurs chinois dans les années 70 qui ont réussi patiemment à introduire de nouvelles valeurs comme l'efficience, l'efficacité et l'ouverture sur le monde ! Ce mouvement de réformes et de nouvelles idées a fait aujourd'hui de la Chine et du monde asiatique un ensemble de forces qui montent et probablement les puissances hégémoniques de demain.

Ces pensées me traversaient l'esprit dans l'avion qui me prenait pour Hong Kong afin de prendre part à la sixième Conférence Ministérielle de l'OMC qui s'est tenue du 13 au 18 décembre 2005. Ces réflexions se confirment de jour en jour et la montée en puissance de la Chine, de l'Inde et du monde asiatique général ne font que se réaffirmer. Ceux qui en doutent encore peuvent se référer au rythme de croissance enregistré par ces pays depuis plus d'une décennie ! Au moment où la plupart des pays du monde ont dû mal à sortir d'un cycle de croissance molle et d'un faible rythme de développement, ces pays ne cessent d'enregistrer des rythmes de croissance fort et deviennent les véritables usines du monde entier. Ces rythmes de croissance ont pu porter depuis plus d'une décennie la croissance mondiale et ont pu éviter à notre monde les affres de la déflation. Mais, ce qui n'était que réflexion et supputation allait être confirmé au cours de notre séjour à Hong Kong comme si les chinois attendaient la tenue de cette Conférence pour rappeler au monde qu'ils sont devenus la grande puissance avec laquelle il faut désormais compter ! Ainsi, au milieu de ce mois de décembre 2005, les autorités chinoises annoncent une révision à la hausse de leur PIB de 16,8% pour l'année 2004 ce qui place à la Chine à la 6ième place mondiale ! Quel parcours a suivi ce pays du rang de l'extrême pauvreté et de la domination coloniale à celui d'une grande puissance mondiale ! La révision des performances de l'économie chinoise s'explique par une meilleure prise en compte des résultats du secteur des services qui représente désormais plus de 40%. Ces résultats et l'appréciation du rôle des services montrent que la Chine n'est pas seulement cette grande usine spécialisée dans les produits à faible coût et éventuellement dans la contre-façon ! Mais, les pays asiatiques ont réussi également au fil des ans à construire de grandes capacités et un savoir faire dans les activités intensives en haute technologie et en capital humain ! De surcroit les prévisions sur la puissance de ce pays-continent envisagent que la Chine serait rapidement la quatrième puissance économique mondiale ! Le soleil ne se lèvera plus ni à l'Est ni à l'Ouest mais risque bien de se lever pour les années en cours en Orient ! Adieu l'opium, les geishas, l'odeur des épices et le temps qui passe ! L'Orient se réfléchira dans les prochaines années sous l'angle des nouvelles technologies, du modernisme et de l'efficacité !

Ces réflexions ne sont pas seulement une vue de l'esprit et la puissance chinoise et du monde asiatique ne se lit pas seulement dans les journaux ou dans les réflexions des économistes. Depuis plusieurs années que j'exerce le métier d'économiste, j'ai bien évidemment accordé beaucoup d'importance à l'analyse et à la réflexion économique. Mais, cette réflexion sort des sentiers battus et cherche à trouver l'impensable, le dissimulé et l'occulté pour comprendre la complexité du monde et la résistance, parfois, de l'humain à la raison ! Un de ces moyens est de chercher à saisir l'imprévu et l'impromptu qui jaillit de l'écume et d'observer le réel, de sortir des bureaux feutrés et de l'environnement de l'analyse théorique pour s'approcher du monde concret ! Ne croire l'analyse que si elle s'inscrit dans les rêves et les espoirs du sujet, voilà ma devise en économie ! Ne faire confiance à la théorie que si elle épouse les contours de l'espérance et la complexité du réel ! Certes, on a beaucoup disserté sur la montée en puissance du monde asiatique. On n'en finit pas de lire depuis quelques années les études et les rapports sur ces économies émergentes et leur compétitivité renforcée. Mais, cette visite, après quelques années d'absence, m'a permis de me rendre compte de ce nouveau pouvoir en devenir. Une première halte à l'aéroport de Bangkok m'a permis de mesurer l'effervescence de ces nouvelles contrées. Un aéroport transformé en centre d'affaires où les vols de la Thaï, devenue depuis quelques années une des plus grandes compagnies aériennes du monde, ne cessent de conduire par millions, des voyageurs du monde entier en quête d'investissements et d'affaires. Du petit marchand d'Afrique de l'Ouest aux financiers de New York, des importateurs d'Afrique du Nord aux industriels d'Europe, tous se retrouvent à Bangkok pour quelques jours ou parfois seulement pour quelques heures avant de rebrousser chemin en rêvant des profits qu'ils réaliseront ! Dans les aéroports du monde entier le voyage reste l'activité principale, sauf peut-être dans les aéroports d'Orient où les affaires et le business prennent le pas sur les rêves d'évasion ! Ces aéroports deviennent les comptoirs d'antan où les bateaux s'arrêtent le temps d'une transaction avant de partir vers d'autres cieux ! J'étais d'autant plus ébahi que des pancartes géantes annonçaient la prochaine construction d'un nouvel aéroport encore plus gigantesque pour répondre à une demande encore plus forte !

Plus étonnant que le gigantisme des aéroports, les facilités d'accès accordées par les autorités locales à ces étrangers en quête d'investissement et d'affaires ! Mes compagnons de voyage et les bribes de discussion que j'ai pu suivre n'ont cessé de souligner la simplicité des procédures administratives pour obtenir visas et autres titres de séjour dans ces pays émergents ! Des situations qui dénotent avec les difficultés et les tracasseries rencontrées en vue de l'obtention de ces titres pour les pays du Nord. Mes compagnons de voyage venant d'Afrique n'arrêtaient pas d'épiloguer sur les nuits entières passées devant les ambassades des pays développés dans leur pays afin de décrocher des titres séjours souvent sans succès ! Ils n'arrêtaient pas de comparer ces tracas à la facilité avec laquelle les pays asiatiques leur accordaient ces titres ! Une comparaison qui met en exergue la frilosité des uns par rapport à l'ambition des autres ! Un écart semble se tracer entre ces nouvelles puissances en gestation et qui n'ont aucune crainte de l'Autre et celles qui vivent dans la hantise de perdre leur hégémonie et leur suprématie !

De Bangkok on a pris la Cathy Pacific, la compagnie aérienne à capitaux chinois et britanniques dont le siège est à Hong Kong. Même constat de sérieux et d'efficacité. Une rigueur mêlée d'une grande délicatesse qui peuvent rendre jaloux les plus vieilles compagnies aériennes du monde ! Cette rigueur et la qualité du service ont permis à cette compagnie de développer de manière spectaculaire ses vols et ses parts de marché dans un contexte pourtant morose de l'aviation civile internationale du fait de la montée des prix du pétrole et de l'inquiétude et de l'appréhension ambiante suite aux attentats et à la vague de terrorisme depuis les attaques du 11 septembre 2001. Au moment où certaines compagnies aériennes des pays développés sont entrain de faire faillite et de lâcher prise, les compagnies asiatiques ne cessent de grandir et de prendre des parts de marché importantes. Cette situation n'est pas sans rapport avec la montée en puissance du monde asiatique dans l'économie mondiale. Les historiens de l'économie ont beaucoup disserté sur la maîtrise des routes et des voies de communication et de transport dans le monde. Leurs hypothèses mettent l'accent sur un fait historique sans conteste qui lie la puissance économique à la domination sur les grands circuits et les voies de communication dans le monde. Ce fait remonte loin dans l'histoire de l'humanité. Des épopées des commerçants de Tyr en Méditerranée aux expéditions de Marco Polo et des villes italiennes de la Renaissance, des traversées du désert par les caravanes des commerçants arabo-musulmans jusqu'aux grands circuits transatlantiques tout au long du 20ième siècle, la route et les voies du transport ont toujours appartenu aux grands pouvoirs économiques et le développement des grandes compagnies asiatiques et des ports de Hong Kong ou de Chine ne font qu'annoncer les puissances économiques de demain !

Le développement au centre des surenchères à Hong Kong

La tenue de la sixième Conférence Ministérielle de l'OMC à Hong Kong quelques années seulement après celle de Singapour ne fait que confirmer cette hégémonie en gestation et l'avènement du monde asiatique comme nouvelle puissance de notre monde. Cette conférence occupe une place particulière dans le déroulement du cycle de Doha. Il faut rappeler que le lancement de ce cycle en 2001 et quelques semaines seulement après les attentats du 11 septembre était un évènement de taille. En effet, pour la première fois dans les négociations commerciales multilatérales, les pays membres de l'OMC, suite aux pressions des pays en développement et de la société civile internationale, décident de prendre en considération les préoccupations des pays en développement et de consacrer l'essentiel de ce cycle aux questions de développement. Il s'agissait d'un décision majeure de la communauté internationale dans ses efforts pour répondre au désespoir des populations du Sud et de favoriser une insertion compétitive et dynamique des pays en développement dans le mouvement de globalisation. Les pays du Sud ne cessaient de mettre l'accent sur le caractère inégal et excluant de la globalisation, particulièrement avec la marginalisation des pays les plus faibles dont les pays africains. Par ailleurs, les pays développés continuaient à appuyer leurs productions et leurs exportations particulièrement dans le domaine agricole et ceci au moment où les pays en développement ont largement réduit toutes les formes d'appui à leurs activités productives suite aux réformes des années 80 et aux programmes d'ajustement structurels. La communauté internationale est parvenue au début de ce siècle à un consensus sur l'impératif de réformer l'ordre international et de corriger la globalisation afin qu'elle puisse prendre en considération les intérêts et les préoccupations des pays en développement. Mettre la globalisation au service du développement est devenue depuis quelques années un impératif dans les discussions internationales.

La réforme du système commercial multilatéral est devenue un gage de la capacité de la communauté internationale à opérer les changements nécessaires au sein de l'ordre international afin de l'ouvrir aux préoccupations de sa marge. Ce processus a démarré à Doha en 2001 et s'est fixé comme objectifs de réduire l'appui des pays développés à leurs productions, le renforcement du traitement spécifique et différentié en faveur des pays les plus pauvres, une plus grande ouverture des frontières des économies des pays développés vers les exportations en provenance des pays en développement et le maintien de la capacité de ces pays à formuler leurs politiques et leurs stratégies de développement dans le contexte d'une globalisation accrue. La déclaration de Doha a constitué un évènement majeur dans la mesure où, au-delà du lancement d'un nouveau cycle de négociations, les pays développés se sont engagés à répondre aux attentes et espérances des pays en développement et faire en sorte que le commerce international puisse contribuer à une croissance qui les fuit depuis des décennies. Cette déclaration devait constituer le cadre de référence des négociations et faciliter les négociations sur les modalités. Or, depuis son adoption, un écart s'est établi entre les engagements politiques et les modalités concrètes des négociations. Sur les questions d'importance pour les pays en développement, peu de progrès ont été effectués. Qu'il s'agisse du dossier agricole, des produits industriels, des services ou des questions du développement, les discussions ont connu des évolutions limitées. On a même l'impression parfois que les engagements de Doha sont omis et les négociations ont repris leur cours habituel sans une grande attention aux préoccupations du monde en développement. Ce cours des choses a été à l'origine de l'échec de la Conférence de Cancùn et d'une grande inquiétude sur la capacité du système multilatéral à opérer les réformes nécessaires pour répondre aux préoccupations du monde en développement. Ces peurs et cette anxiété ont été renforcées par le traitement réservé au dossier du coton lors de la Conférence de Cancùn considéré par beaucoup comme le dossier symbolique de ce Round sur le développement.

Les pays membres de l'OMC ont pu quelques mois après cet échec parvenir à un nouvel accord en juillet 2004 à Genève qui devait relancer les négociations sur les modalités. Ce nouvel accord avait suscité un espoir parmi les pays en développement sur une relance des négociations et la capacité de la communauté internationale à rétrécir le fossé entre les engagements politiques de Doha et les modalités concrètes des négociations. Or, c'était sans compter sur les résistances de certains pays développés et leur volonté à insuffler l'ambition nécessaire dans leurs réformes de manière à répondre aux préoccupations des pays en développement. Ainsi, depuis cet accord les négociations sont tombées dans la léthargie habituelle et peu de progrès ont été accomplis de nouveau sur des dossiers aussi importants que les échanges agricoles, les services ou l'accès par les pays en développement aux médicaments pour faire face aux grandes épidémies. Le faible caractère des progrès était d'autant plus inquiétant que la nouvelle Conférence Ministérielle de l'OMC à Hong Kong se rapprochait et un nouvel échec commençait à se profiler à l'horizon. D'aucuns pensaient alors que cette institution ne survivrait pas à un autre échec après ceux de Seattle et de Cancùn. Les uns et les autres invitaient alors à réduire les attentes de cette Conférence, un moyen probablement pour conjurer le sort et éviter une nouvelle déconvenue pour l'honorable institution. Pourtant, les pays en développement mettaient l'accent sur l'impératif de parvenir à des résultats importants et de baliser la route en vue de l'obtention d'un accord favorable aux pays en développement. La Conférence de Hong Kong était donc importante sur la route de Doha et elle devait, espérait-on du côté du monde en développement, traduire l'engagement politique général en faveur du développement en des modalités concrètes de négociation.

Quelques jours avant la Conférence de Hong Kong la guerre des mots battait son plein entre les plus grandes puissances. Une guerre somme toute habituelle qui fait désormais partie des négociations ! Mettre la pression sur les autres et les pousser dans leurs derniers retranchements sont de bonne guerre. Mais, ce qui était intéressant à souligner c'est le changement de cap dans les stratégies de communication ou de harcèlement des autres par rapport à la Conférence de Cancùn. Que l'on se rappelle l'ambiance mexicaine d'il y a moins de deux ans. Les représentants des grandes puissances commerciales ne cessaient de dénoncer l'intransigeance des pays en développement. Ils voulaient tout et tout de suite, tempêtaient les grands négociateurs internationaux. Ils les rendaient responsables de l'échec de la Conférence de Cancùn. Une stratégie qui semble-t-il n'a pas porté ses fruits et n'a convaincu personne ! Car comment croire à la rigidité des paysans maliens ou burkinabés qui ne demandaient que poursuivre la récolte de cet or blanc devenu poussière du fait de l'appui des grands pays à leurs agriculteurs ? Comment admettre l'intransigeance des pays en développement alors que les pays développés accordent des appuis à tour de bras à leurs producteurs les aidant ainsi à construire leur compétitivité ? Comment accepter l'idée d'une dureté des pays en développement alors que les pays développés fait de sa sécurité alimentaire une question non négociable et interdisent aux autres d'en faire pareil ?

Il était donc difficile d'utiliser cet argument et il fallait en trouver d'autres. Du coup, la stratégie de communication avant Hong Kong était différente. Et, la nouvelle stratégie avait pour ligne de conduite « Qui en faisait le plus pour le développement ? » ! Ainsi, lorsque les négociateurs européens justifiaient leur position en faveur d'une ouverture limitée des marchés c'était au nom de la défense des intérêts des pays pauvres. Ils n'ont cessé de nous expliquer que l'accélération du rythme d'ouverture des frontières ne ferait que remettre en cause les préférences qu'ils ont accordées aux pays pauvres. Par ailleurs, lorsque les américains défendaient l'appui interne à la production, notamment pour le coton, ils expliquaient que les pays en développement souffraient le plus des restrictions à l'accès aux marchés et qu'ils ont fait des efforts conséquents dans ce domaine notamment avec l'AGOA. Les pays émergents, notamment le G 20, étaient également sur la sellette dans la mesure car ils appliquent des tarifs douaniers relativement importants notamment sur les exportations en provenance d'autres pays en développement. Les pays du G 20 avaient d'entrée de jeu annoncé qu'ils envisageaient de faire des efforts en direction des pays les plus pauvres et d'ouvrir leurs marchés pour leurs produits. Ces engagements vont ouvrir la voie à de nouvelles alliances et au renforcement des rapprochements entre le G 20 et le G 90. Ces deux groupements se sont formés en 2003 au moment de la cinquième réunion ministérielle de Cancùn. Le G 20 regroupait les pays émergents du Sud qui cherchaient à favoriser une plus grande libéralisation des marchés des produits agricoles. Celui du G 90 était constitué des pays les plus pauvres du Sud et qui cherchaient à assurer une plus grande ouverture du système commercial à leurs intérêts et notamment à défendre le traitement spécifique et différencié et les préférences qui leurs sont accordées. Plusieurs tentatives ont été faites à Cancun pour assurer un rapprochement entre les deux groupements. Mais, sans grand succès. Certes, les discussions étaient engagés et la sympathie était partagé. Mais, les intérêts semblaient encore éloignés et chaque groupe avait gardé jalousement son autonomie. Une situation qui allait évoluer lors de la Conférence de Hong Kong. Ainsi, autre temps autre argument et désormais le développement semble être définitivement au cur de ce cycle de négociations ! Aucun acteur, surtout parmi les pays développés, ne veut être perçu comme celui qui était opposé aux intérêts des pays en développement !

Le voyage qui nous menait à Hong Kong était tout de même long et éprouvant. Mais, dans les différentes haltes et dans les salles d'attente des groupes commençaient à se former et les conversations et les échanges sur cette Conférence commençaient à s'engager. Des ministres africains, des responsables de l'Union Africaine et de notre délégation de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique discutaient des attentes des pays pauvres à cette Conférence. Un consensus se dégageait sur la nécessité de réduire cet abîme entre l'engagement politique fort de Doha et le peu d'empressement montré par les pays développés pour les traduire en propositions concrètes de négociations. Du coup, la crédibilité du système international dans la prise en compte des intérêts des pays en développement était en jeu et il devenait urgent que la Conférence de Hong Kong puisse établir des modalités concrètes favorables au développement. Pour les pays africains, le dossier agricole était primordial et tous espéraient des gestes forts et un engagement clair de la part des pays développés en faveur de la réduction de leur appui à leurs paysans. Par ailleurs, ces pays attendaient des évolutions décisives sur le coton, dossier oh combien symbolique pour ce Round de négociation ! Mais, en même temps, les pays africains étaient inquiets des pressions faites depuis quelques mois par les pays développés pour qu'ils ouvrent plus leurs frontières dans le domaine des produits industriels et des services ! Les pays pauvres étaient aussi soucieux des faibles progrès enregistrés dans le dossier du développement. Ainsi, sur la route de Hong Kong les pays africains étaient partagés entre espoir et inquiétude. L'espérance de voir les pays développés répondre à leurs attentes et l'anxiété qu'ils imposent de nouvelles contraintes !

Nous sommes arrivés à une heure tardive au nouvel aéroport de Hong Kong qui ressemble encore plus que celui de Bangkok à un centre d'affaires qu'à un lieu de navigation ! On était impressionné par le personnel mis à la disposition des congressistes qui ont rendu les démarches d'entrée dans le pays simples et dérisoires ! Moins d'une trentaine de minutes après notre arrivée nous nous avons pris place dans une grande berline flambant neuve qui nous conduit au travers de milliers de gratte-ciel à notre hôtel. Là aussi, notre attente à la réception n'a duré que quelques minutes avant que nous nous trouvions sous l'eau chaude de la douche pour nous débarrasser de la fatigue d'une journée de voyage et du décalage horaire.

Mais, j'ai failli oublier de mentionner celui qui deviendra l'ami Ken, l'accompagnateur mis à notre disposition par les autorités chinoises. Dès le premier contact, ce personnage nous a impressionné par sa rigueur et son amabilité. Une sorte de mélange d'efficacité et de détermination d'Occident et de la gentillesse et de l'affabilité de l'Orient ! A l'image de ce nouveau monde asiatique en quête d'équilibre entre l'enracinement dans les valeurs et l'éthique des origines et l'ouverture sur le monde, les accompagnateurs des délégations officielles seront l'objet de toutes les discussions lors de cette Conférence car ils ont réussi à être les véritables ambassadeurs de cette modernité venue d'Orient. On a quitté Ken à une heure tardive et on s'est donné rendez vous tôt dans la matinée pour discuter de notre programme de travail de notre séjour dans cette ville futuriste de Hong Kong.

Lundi 12 décembre

L'ami Ken nous attendait de pied ferme le matin dans la réception de l'hôtel. Il a parcouru avec nous avec une efficacité qui nous surprenait au départ notre programme de travail et nos activités tout au long de la semaine. Cette rigueur nous déconcertait au début jusqu'à ce que nous avons compris qu'elle était un code de conduite pour nos hôtes. Cette semaine passé avec notre accompagnateur Ken nous a aussi permis de découvrir certains des secrets de la réussite asiatique. Et, certainement le sérieux et la détermination qu'ils montrent au travail ont contribué à cette prospérité. Je passais de longs moments à observer de manière discrète l'ami Ken. Je suis étonné par cette application et le soin qu'il a de toute heure montré avec notre délégation durant notre séjour. Une exigence et une rigueur qui frisent parfois l'obsession. Dans sa manière de s'assurer que tout se passe bien, de reporter à ses supérieurs à chaque fois qu'il rencontre une difficulté, d'arriver largement avant l'heure à chaque fois qu'on avait un rendez vous avec lui et de discuter à chaque fin de journée notre programme du lendemain, le tout avec beaucoup d'amabilité et d'abnégation. Cette attitude et ce comportement m'ont poussé à réfléchir plus sur le développement. Car au-delà des stratégies et des politiques, le développement c'est aussi le comportement des gens et leur engagement quotidien dans leur travail et dans son exécution. On a beau définir les meilleures stratégies et les grandes visions, si les acteurs ne montrent pas un engagement dans l'exécution de leurs fonctions le développement restera une tâche lointaine et difficilement accessible. Je n'ai cessé de comparer l'attitude nos hôtes dans leur travail et notre peu d'empressement, voire même notre nonchalance, dans l'exécution de nos tâches. Nous avons montré un engagement certain dans les grandes causes et les visions globales mais, nous avons certainement pêché dans notre manière de les concrétiser et d'en faire une réalité concrète. C'est probablement dans ces détails, dans notre attitude vis-à-vis du travail, dans notre sérieux et notre rigueur dans le labeur que se trouve une partie de nos échecs et des succès asiatiques !

L'ouverture officielle de la réunion n'avait lieu que le lendemain. Nous avons passé cette première journée dans des réunions informelles avec les différents groupes pour voir les différentes positions et sentir l'atmosphère de la réunion. Ensuite, on a décidé de passer la journée dans des visites aux différents monuments historiques et musées de la ville. Du temple de Tin Hau à la St John's Cathedral, du temple Man Mo au Hong Kong Arts Centre Pao Galleries, du Hong Kong Museum of Art au Hong Kong Museum of History on a pu se rendre compte que la réussite économique n'a pas détourné les autorités et les gens de l'histoire et de la création artistique. Des visites certes au pas de course mais qui nous ont permis de mesurer l'intérêt accordé aux musées et à l'activité culturelle et artistique. Mais, nous avons pu nous rendre compte que la culture et la création sont le résultat d'un large métissage culturel depuis des siècles. La culture de Hong Kong est faite de ce mélange entre les grandes traditions culturelles chinoises et les différentes cultures occidentales, notamment britanniques, suite à une longue période coloniale, mélange qui ne s'est pas fait sans violence ni volonté de réduire les traces de la culture chinoise. Mais, ces cultures millénaires ont pu résister à cette volonté d'effacement pour intégrer les apports de l'universel occidental et accoucher d'un mélange entre la grâce et la sublimation de l'Orient et l'émotion et la réflexion de l'Occident.

Ce mélange trouve ses origines dans l'histoire tourmentée de Hong Kong. Cette espace géographique a été habité depuis longtemps, comme le montrent des traces néolithiques découvertes il y a quelques années. Mais, les rapports avec la Chine vont commencer à se resserrer il y a 2200 ans avec l'annexion de l'île à l'empire par la dynastie des Qin. Par contre, l'installation des familles chinoises sur l'île n'a commencé que vers le 12ième siècle. A partir de cette date, les mouvements d'émigration de la population d'origine chinoise ne cessera plus et fera que l'histoire de Hong Kong sera étroitement liée à celle de la Chine avec les rébellions vis-à-vis de l'empire comme au 17ième siècle. Désormais, les relations sont fortement établies et l'île vit sur les rythmes de la vie politique et économique du continent.

Cette permanence de rapports entre l'île et le continent sera rompue par la colonisation britannique. La présence des bateaux de l'empire britannique remonte au 19ième siècle où les marchands venaient chercher le thé, les épices et l'opium. Après la première guerre de l'opium, la Chine a cédé l'île de Hong Kong aux britanniques en 1842. De nouveaux territoires ont été cédés à l'empire britannique quelques années plus tard comme la péninsule de Kowloon, l'île de Stonecutters et les nouveaux territoires. Le port de Hong Kong sera à partir de là un des plus importants du monde et fera la fortune d'un grand nombre de commerçants britanniques. Au cours du 20ième siècle, cette colonie connaîtra un important mouvement de migration du continent qui fera grimper sa population totale pour atteindre aujourd'hui près de 7 millions d'habitants dont 95% sont d'origine chinoise. Mais, la Chine n'a jamais reconnu la colonisation britannique sur Hong Kong. Ce n'est qu'en 1984 que la Dame de fer et les autorités chinoises ont signé une déclaration commune qui reconnaît le retour de ces territoires à la Chine. Cela s'effectuera le 1ier juillet 1997 et depuis cette date Hong Kong est devenue une région autonome de la Chine.

On voulait bien évidemment, au-delà de l'histoire officielle, en savoir plus sur ce retour de Hong Kong à la Chine. Et, notre accompagnateur était là pour répondre à nos différentes questions. Il nous a expliqué que beaucoup avaient quitté Hong Kong avant son retour sous les autorités chinoises de peur que ces dernières imposent leur bureaucratie et leur autoritarisme. Mais, rien de ça ne s'est passé. En effet, Hong Kong continue à jouir d'une grande autonomie tant politique qu'économique. Il semblerait d'ailleurs que beaucoup d'émigrants ont choisi, depuis, de revenir ! Ken nous racontait les tourments de l'histoire de son pays avec beaucoup de calme et de conviction. Et, avant de nous déposer dans notre hôtel, il nous a dit qu'il croyait dans l'avenir de son pays. Le développement, avais-je pensé en renfermant la porte de la voiture et en rentrant dans mon hôtel, c'est aussi croire en l'avenir et être prêt à s'inscrire dans une expérience historique. Cette adhésion au-delà du politique se trouve dans notre engagement quotidien à faire notre travail de manière rigoureuse et efficace et d'être en mesure d'exprimer en fin de journée sa fierté d'avoir apporté sa petite pierre au dessein global de la modernité de nos contrées !

Mardi 13 décembre

L'ouverture officielle de la sixième Conférence Ministérielle a eu lieu dans l'après-midi. Un ballet incessant de grosses berlines emmenait les délégations au Centre de Conférences, un bâtiment futuriste en verre ayant la forme d'un bateau et construit sur l'eau. L'histoire récente de Hong Kong est également celle de la lutte quotidienne de l'homme à l'étroit sur cette île et en quête de nouveaux territoires pris sur la mer grâce à l'aménagement de nouveaux espaces avec la construction de tours imposantes mais d'importantes infrastructures comme ce tunnel long de plusieurs kilomètres reliant l'île de Hong Kong à la région de Kowloon.

Quelques réunions informelles ont eu lieu dans la matinée. Des consultations aussi entre différents groupes se sont tenues. Mais, une ambiance plutôt maussade transparaissait des différentes réunions. L'inquiétude était beaucoup plus visible sur les visages de représentants des pays en développement qui se rendaient à l'évidence que cette réunion n'allait pas apporter les changements et les évolutions qu'ils attendaient dans le cours des négociations. Ainsi, bien avant l'ouverture officielle le Round de développement semblait bien bloqué et peu de participants pariait sur les chances de succès de cette Conférence. Dans cette atmosphère plutôt morose est déroulée la cérémonie d'ouverture de la Conférence. Pascal Lamy, le nouveau Directeur Général de l'OMC, a sorti lors de son discours une baguette magique pour espérer donner un coup de pouce à ces négociations. Mais, il reconnu les limites de cette baguette en l'absence d'une volonté politique de la part des pays membres de l'OMC. Une manière de reconnaître le pouvoir étroit de l'envoûtement devant la rationalité de l'humain.

Tout en écoutant les habituels discours officiels, les participants conjecturaient en silence sur le coup d'éclat que les organisations de la société civile avait certainement préparé pour marquer leur présence à Hong Kong et leur désapprobation à l'action de l'OMC. On se rappelle tous que la dernière halte de l'OMC à Cancùn les représentants de l'internationale citoyenne avaient réussi à créer la surprise en pénétrant dans la grande salle et en réussissant à perturber le déroulement de la cérémonie d'ouverture. Qu'allaient-ils encore tenter ? Quel coup d'éclat oseront-ils cette fois-ci ? Seront-ils en mesure de déjouer à leur habitude les mesures de sécurité omniprésentes pour pénétrer dans la grande salle ? Ces questions trottaient dans la tête de tous les participants au moment où les officiels faisaient leurs discours de bienvenue. Soudain, au fond de la salle une légère agitation ! Les regards se sont rapidement retournés vers cet endroit pour voir une petite centaine de personnes qui se sont levés brandissant des pancartes avec différentes inscriptions. « A bas l'OMC », « Le monde n'est pas une marchandise », « Non à la globalisation ». Quelques instants plus tard les manifestants rompaient le silence et commençaient à lancer des slogans qui rendaient inaudibles les discours officiels ! Les caméras et les différents photographes qui filmaient la cérémonie d'ouverture avaient déserté la tribune officielle pour se concentrer sur les militants de la société civile !

Mais, contrairement à Cancùn « le coup » semblait manquer d'éclat à Hong Kong ! Il faut rappeler que cette manifestation à Cancùn avait suscité l'étonnement et attiré un regard parfois approbateur de la part de certaines délégations ! Or, l'étonnement et le consentement se sont transformés en malaise et désapprobation à Hong Kong au point où les participants encourageaient Pascal Lamy par des applaudissements nourris au moment où il était interrompu par les manifestants ! Comment expliquer ce changement d'attitude des participants vis-à-vis des manifestations de la société civile ? Plusieurs raisons ont été évoquées par les participants dans leurs échanges après la cérémonie d'ouverture. Certains s'attendaient à une action plus novatrice et étaient déçus de voir les représentants de la société civile connus pour leur inventivité refaire la même manifestation qu'à Cancùn. D'autres pensaient que l'action précédente était encore plus difficile à Cancùn du fait du caractère plus strict des mesures de sécurité alors que ces mesures étaient moins serrées pour les représentants de la société civile à Hong Kong. D'ailleurs, les autorités chinoises avaient fait une place plus importante à l'internationale citoyenne qui se trouvait dans la même enceinte que les officiels.

Certes, ces différentes raisons ont contribué à rendre l'action de l'internationale citoyenne moins éclatante. Mais, la raison fondamentale est ailleurs et probablement à un niveau beaucoup plus politique. La perte de vitesse de la société civile s'explique par la montée en force des pays en développement qui deviennent des acteurs majeurs dans les négociations commerciales internationales. Cette passation de pouvoir semble se mettre en place entre les institutions de la société civile et le monde en développement. Il faut dire que l'internationale citoyenne jouait un rôle important il y a quelques années à un moment où le rôle du Sud était réduit et où les pays développés exerçaient encore une hégémonie sans partage dans les négociations internationales. Or, depuis l'échec de Seattle on a assisté à une ascension des pays en développement qui ont su construire des capacités techniques relativement importantes et devenir des acteurs majeurs dans les négociations internationales. Ainsi, on assiste à une véritable mutation où la critique du système multilatéral et l'exigence de sa plus grande ouverture vers les préoccupations des pays en développement passe progressivement de la rue aux salles feutrées des négociations.

Cette transition me rappelle la lente reconstruction de la solidarité avec les pays en développement après la crise des années 90. Faut-il rappeler que ce qu'on appelait le Sud ou les pays du Tiers-Monde avaient joué un rôle majeur dans l'ordre international dans les années 70. Ces pays ont réussi à s'organiser autour du Groupe des 77 et avaient exigé une profonde réforme de l'économie mondiale et l'ouverture d'un nouvel ordre économique international qui prenne en compte leurs aspirations notamment dans le domaine du financement du développement, du transfert des technologies et de l'action des grandes Firmes transnationales. Cet élan de solidarité s'est effrité avec la crise de la dette dans les années 80. Les pays en développement se sont alors lancés dans des programmes de stabilisation et dans des réformes libérales afin de faire face à la crise. La coopération entre les pays du Sud et les efforts de solidarité se sont alors décomposés et les pays du Tiers-Monde se sont alors plus préoccupés de la gestion des crises au niveau national. Les années 80 ont été une véritable traversée du désert pour les pays en développement et le Groupe des 77.

Il faut attendre la seconde moitié des années 90 pour voir les pays en développement sortir de leur léthargie et reprendre un rôle plus dynamique sur la scène internationale. La crise asiatique de 1997 a été à l'origine de ce réveil, et depuis la solidarité des pays en développement n'a cessé de se renforcer. La Conférence Ministérielle de l'OMC à Seattle a été un moment important dans la renaissance de cette solidarité entre les pays du Tiers-Monde. Depuis, de nouveaux groupements de pays ont ainsi été constitués comme le G 90, le G 20 ou le G 33 qui jouent des rôles de plus en plus actifs dans les négociations internationales et dans les efforts pour l'émergence d'un monde plus ouvert à sa marge. La solidarité entre les pays du monde en développement a été également relancée suite à l'approfondissement du processus de globalisation et à son caractère inégal. Du coup, la réforme de la globalisation afin qu'elle puisse se mettre au service du développement est devenue une des préoccupations de la nouvelle solidarité entre les pays en développement.

Mais, cette résurrection était difficile à construire et à mettre en place. Il faut dire que par rapport aux années 70, les pays en développement ont connu des trajectoires différentes dans leur développement économique. Certains, comme les pays asiatiques, sont devenus de véritables puissances économiques et ont réussi à construire leur insertion compétitive dans l'ordre international. D'autres, comme les pays d'Amérique latine, se remettent difficilement de la crise des années 80 et ont repris leurs dynamiques de croissance et d'investissement. Pour les pays africains, au contraire, la crise et la marginalisation persistent et l'enfermement sous la trappe de l'insertion rentière ne fait que perdurer. Cette différentiation dans les trajectoires économiques lors des deux dernières décennies rendent les intérêts et les attentes du système multilatéral disparates. Ces nouvelles alliances entre les pays en développement doivent prendre en considération ces différences et chercher à identifier, au-delà des discours politiques et idéologiques, les bases rationnelles des nouvelles solidarités.

Hong Kong a vu la multiplication des réunions et des consultations entre les différents groupements des pays en développement, plus particulièrement entre le G 20 et le G 90. Certains ont commencé à parler désormais d'un G 110. Mais, ce qui est nouveau aujourd'hui est que les uns et les autres ont réalisé que les intérêts n'étaient plus aussi convergents que dans les années 70 et qu'ils fallaient construire les bases de cette nouvelle solidarité. Celso Amorim, le Ministre brésilien des affaires étrangères et le coordonnateur du G 20, a parlé d'une longue marche, allusion à la révolution chinoise et à cette marche de l'armée rouge à travers les campagnes avant de contrôler les villes, pour qualifier le processus de reconstruction de la solidarité entre les pays en développement. Une longue marche qui semble de plus en plus nécessaire afin d'assurer une plus grande ouverture de l'ordre international et pour mettre la globalisation au service du développement !

Mercredi 14 décembre 

On en est au deuxième jour d'une Conférence qui a du mal à s'activer. Probablement, les conférenciers se rendent compte qu'ils n'ont pas enregistré de progrès notables et mettent les bouchées doubles pour éviter les gros titres de la presse du genre « Une Conférence pour rien ». Du coup, les premières journées sont consacrées aux premières passes d'armes ! A Hong Kong, les négociations dans les chambres vertes ont commencé la veille après la cérémonie d'ouverture et se sont prolongées tard dans la nuit. Cette manière de faire donnent une organisation assez singulière. Les consultations dans les chambres vertes qui sont d'ailleurs de plus en plus ouvertes aux représentants des pays en développement ont lieu dans la soirée et peuvent se prolonger jusqu'à une heure tardive. Du coup, les matinées sont relativement calmes et l'effervescence ne commence que vers la fin de la matinée où les différents participants dans ses consultations rendent compte de l'état d'avancement des négociations et des propositions formulées par les uns et les autres. Ensuite, les après-midi sont consacrées aux différentes discussions techniques où les différentes groupes essayent de mesurer l'impact des propositions en discussion sur leurs économies. Les fins d'après-midi sont généralement utilisées pour les briefings effectués par le Directeur Général de l'OMC et le Président de la Conférence aux chefs de délégation sur l'état d'avancement des négociations. Il s'agit d'un moment important de la journée du négociateur dans la mesure où les interventions des uns et des autres permettent de saisir l'état d'esprit des participations et de jauger la crédibilité des différentes propositions de négociation. Après cette réunion, parfois même au milieu, les délégations invitées dans la « green room » se retirent pour poursuivre les véritables négociations. Le déroulement, comme une partie de poker, se poursuit dans cette atmosphère informelle faite d'échanges courtois, de pressions et parfois même de coups de bluff jusqu'à ce qu'on atteigne un accord qui sera rendu public !

A Hong Kong, les premières journées ont été consacrées aux dossiers ardus des échanges des produits agricoles et des biens industriels. Les progrès sont faibles et les différentes parties campent sur leurs positions. Les pays en développement exigent une libéralisation plus ambitieuse de la part des pays développés qui accordent un appui important à leurs producteurs agricoles et n'acceptent qu'une ouverture limitée de leurs marchés pour les produits industriels afin de poursuivre leurs efforts de développement. Les pays développés, particulièrement ceux de l'Union européenne, estiment qu'ils ne peuvent aller plus loin dans la réduction de leur appui à l'agriculture et exigent, par contre, une plus grande ouverture des marchés des pays en développement dans le domaine industriel. Les négociations semblent alors au point mort et les concessions sont faibles de part et d'autre !

Après une longue journée d'échanges et de consultations avec les différentes commissions techniques du groupe africain, nous quittons le Centre des Conférences. Nous nous retrouvons dans un des nombreux restaurants de la ville suggérés par notre accompagnateur. Nous l'avons prié de venir se joindre à nous. Mais, il nous a expliqué qu'il ne pourrait accepter notre invitation que vers le dernier jour de la Conférence. D'ici là, il était concentré sur les tâches et les responsabilités qu'ils devaient assumer pour s'assurer du succès de notre mission ! Une fois au restaurant nous avons décidé de nous laisser aller et de goûter les différentes mets que le restaurateur nous a suggéré. Et, nous n'avons pas été déçus par cette cuisine fine et délicate. Dans ce restaurant on servait un nombre illimité de plats qui nous permettait de goûter aux différents aspects de la cuisine chinoise. Une variété de soupes, de plats de canards et différentes spécialités de viande et de poissons qui en disent beaucoup sur la distinction et le caractère savoureux de cette cuisine. Mais, ces traditions culinaires délicates et exquises sont aussi l'expression du degré de raffinement et de délicatesse que la civilisation chinoise a pu atteindre à travers les siècles !

Au milieu du repas, la discussion s'est engagée sur les négociations en cours et sur la fin de non recevoir accordée par les pays développés aux demandes de réduction de leur appui à leurs agricultures. Mes compagnons, de brillants économistes, ne comprenaient pas la rationalité de cet appui. Il faut dire que cet appui va à l'encontre de tous les raisonnements logiques et la science économique se trouve incapable d'expliquer cet entêtement de la part des pays développés à poursuivre leur appui à leurs paysans. Depuis Smith et David Ricardo la théorie économique avait expliqué que les pays avaient intérêt à se spécialiser dans la production des produits pour lesquels ils disposent d'un avantage comparatif et qu'ils peuvent produire à moindre coût par rapport aux autres. Logiquement les pays développés auraient du depuis longtemps se désengager de la production agricole et importer les produits alimentaires d'autres pays moins développés qui peuvent les produire à moindre coût. Or, non seulement les pays développés poursuivent leur production agricole mais n'ont jamais cessé d'apporter un important appui financer sous formes de soutien à la production et de subventions aux exportations. Et, comme si ces formes d'appui n'étaient pas suffisantes, ils ont également fermés leurs frontières vis-à-vis des exportations des autres pays ! Décidément, la théorie économique se trouve désarmée devant ces politiques qui vont à l'encontre de ces recommandations de base ! Le mythe de la spécialisation internationale qui est au cur de l'échange international semble voler en éclats !

La discussion s'animait. Les uns et les autres essayaient d'apporter leurs explications à cette énigme. J'ai essayé d'apporter ma part de vérité dans cette discussion et j'ai suggéré aux éminents économistes autour de moi de quitter le champ de la théorie économique pour celui de l'économie politique pour comprendre cette attitude a priori peu rationnelle de la part de pays qui n'ont de cesse d'encourager la science et la raison pour en faire le cœur de leur universel depuis les Lumières. J'avais proposé que la théorie économique ne pouvait offrir une grille de lecture globale et incapable de saisir la complexité des rapports entre les différentes sphères de la vie sociale. Mes compagnons étaient choqués qu'un des leurs puisse penser que certaines choses puissent échapper à notre discipline que nous avons érigé depuis plus d'un siècle en science capable d'éclairer notre lanterne sur tous les phénomènes économiques ! J'ai fait fi de leur désapprobation et j'ai poursuivi mon raisonnement en indiquant que le fonctionnement du secteur agricole échappait aux lois de notre discipline préférée ! C'était le comble et mes distingués économistes de compagnons n'en croyaient pas leurs oreilles ! J'ai poursuivi mon raisonnement que pour les pays développés la sécurité alimentaire échappait aux fonctionnements des lois de l'économie pour faire partie de l'intérêt national et stratégique des pays. La réflexion stratégique dans les grands pays ne peut pas admettre jusqu'à aujourd'hui de dépendre de l'extérieur pour la nourriture de leurs populations. Du coup le secteur agricole, comme celui de l'énergie d'ailleurs, continue a être régi par les principes de l'autonomie et de l'indépendance que par ceux de la spécialisation internationale et des avantages comparatifs. Et, l'agriculture de faire partie du territoire des stratèges que de celui des économistes ! Un vif débat s'est alors engagé et les questions ont fusé pour montrer la caractère biaisé de ce raisonnement !

Mais si ce raisonnement est pertinent pourquoi les pays en développement y ont-ils cru ? Pourquoi avions nous libéralisé notre secteur agricole et réduit l'appui de nos gouvernements aux secteurs agricoles dans le cadre des réformes des programmes d'ajustement dans les années 80 ? Pourquoi n'avions-nous pas résisté aux sirènes du libéralisme et du désengagement de l'Etat dans le secteur agricole ? Pourquoi avions-nous cru aux lois de la spécialisation internationale au moment où les pays développés renforçaient leur appui à leurs productions agricoles ? Pourquoi avions-pensé que l'avantage comparatif pouvait répondre à la crise de la modernisation agricole dans nos contrées alors que les pays développés ont poursuivi leurs choix d'autonomie et d'indépendance alimentaire ? Et, si nous avions cru dans des mythes, avaient suggéré certains de mes compagnons revenus de leurs certitudes ? Et, si nous n'avions été que trop naïfs, avaient lancé d'autres ? Et, si nous ne devions pas repenser notre développement de manière stratégique ? Et, si nous devions ouvrir notre « science » à une plus grande part de complexité et quitter les chemins de traverse ?

Plus la nuit avançait plus nos interrogations devenaient confuses et peu claires ! Tout d'un coup, on s'est rappelé l'ami Ken qui devait venir nous chercher tôt le lendemain ! Alors on a tous couru dans nos lits pour éviter son regard inquisiteur devant nos retards répétés !

Jeudi 15 décembre 

Les tractations se poursuivent dans le palais en verre. Les différentes délégations s'attendent aujourd'hui à la publication d'un nouveau texte pour capturer le peu de progrès effectués jusque-là dans les négociations. L'occasion nous est donné alors après les premières réunions du matin à faire un petit tour en ville avec Ken notre ange gardien qui a tout de même pris le temps d'informer ses responsables de notre désir de faire un rapide tour en ville. Notre berline s'est glissée dans le flot incessant de voitures et nous avons commencé par longer la côte. L'impression de futurisme qui nous a marquée dès notre arrivée s'est confirmée lorsque notre voiture avançait lentement dans la circulation. Un nombre impressionnant de tours en verres plus grandes les unes que les autres s'agençaient de l'autre côté de la route qui longeait la mer. Les enseignes des plus grandes banques internationales et des grandes entreprises étaient présentes. Leurs tours se concurrençaient en inventivité et en créativité architecturale. Toutes avaient opté pour un style post-moderne en rupture avec les mastodontes de l'architecture classique. Les formes sont légères et apurées. Elles sont grandes mais ne semblent jamais imposantes, alors que d'en bas on a une sensation. Ce sont de véritables hymnes à la création contemporaine qui dessinent une nouvelle architecture sublime et délicate qui ne cherche plus à dominer le sujet et à l'écraser par des bâtiments imposants et monumentaux ! Mais cette nouvelle manière de construire tente de réintroduire le sujet dans l'espace et à se rapprocher de sa quête de sérénité et de quiétude !

L'agencement de ces grandes banques et des sièges des grandes sociétés spécialisées dans les nouvelles technologies m'a amené à tenter la comparaison avec nos grandes villes. D'Alexandrie, à Dakar de Sousse à Accra, nos corniches sont occupés par les devantures des grands hôtels et des grandes agences de voyage. Une comparaison qui me paraissait intéressante car la différence entre nos pays trouvent leurs explications dans ce type de détails. Les anglo-saxons ne cessent-ils pas de répéter, à juste titre d'ailleurs, que le diable est dans les détails « The Devils in the details » ! Une manière pour eux d'insister sur l'importance des détails dans chaque œuvre humaine ! Dans nos pays, on s'est résolu depuis plusieurs décennies à vendre ce que nous avions ou notre avantage absolu à l'état brut ! Du soleil au pétrole, du cacao au café, nous avons rarement entrepris l'effort de transformer nos richesses ! Nous nous sommes souvent limités à leur extraction pour les envoyer dans les pays développés afin qu'ils y soient transformés ! Nous avons toujours mis en valeur ces richesses dans la vente de notre image à l'extérieur ! Ainsi, nos plus beaux sites, comme les corniches longeant nos plages, sont occupés par les hôtels alors qu'ils le sont ici par les grandes banques et les sièges des grandes entreprises, et particulièrement à Hong Kong!

L'ami Ken a pris la peine de nous raconter l'histoire économique récente de Hong Kong alors que notre berline cheminait dans des embouteillages de plus en plus chargés. Cette ville n'a pas toujours été un centre d'affaires et de services. En effet, Hong Kong a connu les activités intensives en main d'œuvre dans les années 60 et 70 comme le textile. Elle a été durant cette période la grande habilleuse de la planète. Par ailleurs, le port de Hong Kong a joué un rôle important dans le trafic commercial international et les grandes entreprises de transport maritime y avaient élues domiciles. Mais, dès la fin des années 70 et particulièrement dans les années 80 Hong Kong a délaissé les activités intensives en travail pour se spécialiser dans celles plus intensives en recherche et en capital humain ! Le textile a été progressivement transféré en Chine. Ce processus s'est renforcé dès 1997 avec le retour de Hong Kong à la Chine. Maintenant, cette grande ville est devenue un important centre de services et d'affaires pour toutes l'Asie. Les grandes banques et entreprises internationales y élisent domicile pour couvrir l'ensemble du continent.

L'ami Ken a tenu à nous faire visiter un de ces grands centres commerciaux ou Mall comme on les appelle dans la tradition américaine. Hong Kong en compte plusieurs dizaines et nous avons choisi de visiter celui de Time Square, une appellation probablement pour rappeler cette place magnifique à New York. Ce centre s'étend sur près de treize étages avec des milliers de boutiques. Chaque étage est consacrée à un secteur bien déterminé des produits électroniques aux vêtements, des équipement sportifs aux bijoux. Toutes les grandes marques internationales sont présentes et relatent au-delà des produits leur fierté d'être dans le nouveau centre du monde ! Nous avons essayé de visiter certains magasins le temps pour moi de me rendre compte que les prix sont comparables à ceux appliqués en Amérique du Nord ou en Europe et que ce nouveau centre du monde n'a rien d'un supermarché de produits bas de gamme et qu'on peut ramasser à la pelle. Je me suis égaré de mon groupe et je me suis laissé aller dans ces allées à faire du lèche vitrine. Je me suis surtout arrêté dans les magasins de designers ou de jeunes couturiers locaux qui avaient également leur place à côté des Armani, Cerruti ou Hugo ! J'étais impressionné par cet appel à la tradition dans les produits des couturiers locaux et ce mélange entre la grâce et la sensualité locale et la sobriété et l'harmonie venues d'Occident ! Je me suis laissé perdre dans ces petits magasins à toucher le tissu soyeux, à contempler les costumes luxurieux, à admirer les chemises féeriques ! Un monde de charme et d'envoûtement qui m'a fait oublier celui sans fantaisie des négociations commerciales internationales !

La matinée arrivait vers sa fin lorsque nous avons décidé de regagner le Centre des Conférences. Au milieu du chemin, la discussion s'est engagée sur le coût d'une réunion internationale. Une discussion en écho à certains articles dans la presse locale, notamment la quotidien « The Standard », sur le coût de ces joutes internationales. Cette question était d'autant plus importante que le nombre de rencontres internationales et de sommets est en hausse et que les grandes villes se les arrachent ! On a tous à l'esprit la compétition qui a opposé les villes de Paris, de Londres et de Madrid pour l'organisation des jeux olympiques de 2012. Une compétition qui a été médiatisée et transmise au monde entier et qui a eu sa part d'émotion et de suspense ! Mais, d'une manière générale l'organisation de ces rencontres internationales fait l'objet d'une compétition acharnée entre les grandes villes et les pays. La question qui se pose est de savoir pourquoi les villes cherchent-elles à accueillir ces grandes manifestations internationales ? Est-ce pour gagner de l'argent ? Est-ce pour la notoriété ? Perdent-elles beaucoup d'argent ? En somme doit-on se limiter à l'aspect purement économique dans l'analyse de ces évènements ou doit-on étendre la réflexion à d'autres dimensions insoupçonnées comme l'image de marque d'une ville ou d'un régime politique ?

Il est évident que le coût d'organisation de ces évènements mondiaux est de plus en plus important et surtout pour les pays qui ne disposent pas d'infrastructures et qui sont obligés de construire de nouvelles installations. En l'occurrence Hong Kong s'était dotée depuis plusieurs années de cet imposant palais en verre et n'avait pas besoin d'effectuer des dépenses particulières dans ce domaine. Il n'empêche d'autres coûts importants sont à prévoir comme le personnel à mettre à la disposition des participants, les dépenses liées à la sécurité qui devient la préoccupation essentielle des organisateurs de ces Conférences depuis les attentats du 11 septembre, les moyens de transport dont la location de voitures pour les Chefs de délégation. Notre ami Ken nous a expliqué qu'une partie de ces dépenses ont été sponsorisées et prises en charge par des entreprises privées afin d'alléger les dépenses prises en charge directement par le budget de l'Etat. Ainsi, par exemple les 350 grosses berlines à la disposition des personnalités et des chefs de délégation ont été offertes par une grande firme automobile. Par ailleurs, il faut également prévoir les coûts des agents, des accompagnateurs et autres hôtesses qui se comptent par milliers à mettre à la disposition des participants ! A Hong Kong l'ami Ken nous a expliqué que l'essentiel de ces agents sont des fonctionnaires qui ont été mis à la disposition du comité d'organisation et détachés de leurs fonctions habituelles le temps de la Conférence. Mais, dans les coûts il faut de plus en plus prévoir le coût des grandes manifestations d'opposants et surtout les dommages qui s'en suivent suite aux confrontations avec les forces de l'ordre. Les rencontres de l'OMC ou des institutions internationales sont désormais la cible, comme à Hong Kong, de groupes radicaux de la société civile qui veulent toujours en découdre avec les forces de l'ordre. Les échauffourées de Hong Kong se sont soldées par d'importantes destructions entraînant un coût financier important.

Mais, les grandes rencontres internationales ont également des retombées, notamment dans le domaine financier. La plus importante est indirecte pour le gouvernement hôte et concerne les dépenses effectuées par les invités lors de leurs séjours. A ce niveau, un de mes compères s'est amusé à comparer le prix d'une chambre d'hôtel lors de la semaine de la Conférence et la semaine d'avant ou après la Conférence et la différence de prix était bien évidemment du simple au double ! Ceci n'est malheureusement pas propre à Hong Kong mais c'est désormais le cas dans les villes lorsqu'elles accueillent des conférences internationales. On assiste à l'apparition d'entreprises privées ou de centres de location de chambres d'hôtels qui louent toutes les chambres disponibles dans tous les hôtels de la ville à leurs prix normal. Les hôtels qui ne veulent pas rater cette aubaine s'accordent aisément avec ces centrales de location et refusent de faire des réservations en dehors de ces structures. Ces entreprises commercialisent plus tard la totalité des chambres à leur disposition en doublant les prix ce qui leur permet entre temps d'empocher une plus-value gigantesque. Une pratique de plus en plus rageante et qui défie toutes les lois et les réglementations en vigueur ! J'ai entendu dire que certains hôtels faisaient plus de 50% de leurs chiffres d'affaires de l'année après une Conférence internationale d'une dizaine de jours !

Mais, le bénéfice le plus important est surtout en termes d'image de marque pour les pays où les villes qui accueillent ces grandes rencontres internationales. Hong Kong avait certainement besoin d'accueillir cette Conférence pour exposer au monde son nouveau dynamisme et annoncer qu'elle joue déjà dans la cour des grandes nations. C'était important aussi pour la Chine de montrer au monde entier que le retour de Hong Kong à la Chine ne s'est pas traduit par une emprise forte et que la grande île a gardé son autonomie ! Un moyen aussi de rassurer les investisseurs internationaux mais aussi la communauté internationale ! Mais, ces retombées en termes d'image ne sont pas propres à Hong Kong. En accueillant la Seconde phase du Sommet International sur les Nouvelles Technologies en 2005, la Tunisie voulait montrer les progrès réalisés par le pays dans ce domaine ! De même pour Cancùn lorsqu'elle a accueilli la cinquième Conférence de l'OMC en 2003, elle voulait confirmer la spécialité de la ville comme destination privilégiée de villégiature ! Mais, les choses se compliquent par les villes hôtes lorsqu'on sait que l'image de marque sortira d'autant plus grandie que la manifestation est une réussite. Or, si pour d'autres manifestations et conférences internationales, la réussite dépendra exclusivement des efforts du pays hôte, les choses sont bien différentes pour les réunions de l'OMC. En effet, l'adoption d'un texte à la fin de la réunion par les pays membres, ce qui peut être considéré comme le plus important critère de réussite, dépendra pour beaucoup de l'état d'avancement des négociations entre les différents pays et non seulement des efforts du pays hôte. Du coup, si l'organisation de ces réunions internationales n'est pas une affaire simple, celles de l'OMC est autrement plus complexe. La hantise de l'échec de la Conférence est devenue une obsession pour les autorités de Hong Kong. Une angoisse qu'on observait sur les visages de nos accompagnateurs qui devenaient de plus en plus attentifs au déroulement des négociations. Une inquiétude qui devient de plus en plus présente dans leurs échanges avec nous et les questions désespérées de l'ami Ken sur nos pronostics de réussite et de l'adoption d'une déclaration à la fin !

Nous étions arrivés au terme de nos échanges lorsque notre voiture s'immobilisa devant le Centre de Conférences pour reprendre nos échanges avec les uns et les autres afin de répondre à l'angoisse grandissante de l'ami Ken !

Vendredi 16 décembre

Les particicpants à la Conférence retiennent leur souffle aujourd'hui car un nouveau texte doit être publié par le Président de la Conférence. Il devrait intégrer les progrès réalisés depuis le début de la semaine sur les différents dossiers. Les Européens font l'objet de fortes pressions afin qu'ils fassent de nouvelles propositions sur le dossier agricole. Mais, ils sont jusque-là, semble-t-il, sourds à ces pressions et exigent de l'autre côté des progrès sur le dossier des services et des produits industriels et une plus grande libéralisation des marchés des pays en développement. Les pays africains ont entamé d'intenses négociations avec les américains sur le dossier du coton. Ils exigent de nouvelles propositions de la part des Européens sur le dossier agricole afin qu'il puisse rendre acceptable auprès du congrès de nouvelles concessions sur la question du coton. Le palais des Conférences grouille de rumeurs et de bruits. Qui doit faire le premier pas ? Dans quelle direction ? Les négociateurs à Hong Kong disposent-ils vraiment d'une grande latitude dans leurs propositions ? A quel moment doivent-ils faire appel à leurs capitales pour un feu vert ?

Par ailleurs, les négociations deviennent inextricables. Les concessions de certains pays sur un secteur des négociations sont indéniablement liés à d'autres concessions d'autres pays. Ainsi, les américains font des progrès des européens sur le dossier agricole comme une condition pour montrer une plus grande flexibilité sur d'autres dossiers. Les européens estiment de leur côté avoir fait le nécessaire et que c'était aux autres, notamment les pays du G 20 de faire preuve d'une plus grande ouverture. Les pays africains regrettent de leur côté d'avoir accepté d'inclure le dossier du coton dans les négociations agricoles lors de l'accord de juillet 2004. Certes, cet accord indiquait qu'il fallait résoudre au plus vite cette question et on espérait qu'à Hong Kong les pays africains allaient trouver des réponses concrètes à leurs préoccupations. Or, lors des échanges avec les américains qui accordent l'appui le plus important à leurs producteurs, ils étaient surpris de les voir lier ces progrès à ceux des négociations agricoles en général.

Mais, dans l'attente de la publication du nouveau draft du texte ministériel, le sujet de conversation entre les délégués tout au long de la matinée était la grande manifestation de l'après-midi et surtout la démonstration de force que s'apprêtaient à organiser les paysans sud-coréens présents en nombre lors de cette semaine à Hong Kong. Il faut dire que depuis le début de la Conférence la présence des manifestants sud-coréens fait peur aux autorités locales et était au centre de toutes les discussions. Ces manifestants ont affrété des vols entiers de la Corée du Sud et voisine et envisagent de faire des manifestations imposantes comme celles qu'ils ont faites il y a quelques semaines lors du Forum de Coopération Economique Asie Pacifique organisé en Novembre dernier dans la ville de Busan en Corée. On a pu voir sur les chaînes de télévision des images de violences entre les manifestants et les forces de l'ordre. Un ami me disait que la Corée est probablement le seul pays au monde où ce sont les manifestants qui chargent les policiers !

Lors de mon arrivée à Hong Kong, j'ai eu l'occasion de côtoyer des manifestants sud-coréens dont l'avion était arrivé en même temps que le nôtre. J'avais engagé la conversation avec eux car je voulais mieux comprendre les raisons de ce désespoir et de cette haine farouche de l'OMC. Car, faut-il le rappeler, la Conférence de Cancun a été marquée par le suicide d'un paysan sud-coréen qui s'est immolé par le feu. Un acte que je trouve monstrueux car rien ne peut justifier qu'on donne la mort aux autres et encore moins à soi-même. Mais, ce geste exprime également une grande détresse et un grand désespoir de la part de ce paysan. Ils étaient facilement identifiables avec leurs tenues identiques proches des uniformes militaires avec leurs couleurs kaki avec le même slogan au dos « A bas l'OMC » !. Je me suis approché d'un petit groupe et on a engagé la conversation. Mon interlocuteur m'avait expliqué les longues traditions de lutte et de contestation de la société coréenne. Des traditions que les sombres moments de la dictature n'ont pas réussi à faire taire ! J'insistais sur le caractère violent de cette contestation qui pouvait nuire à leur mouvement et enlever la sympathie de millions de personnes. Il m'expliquait mais sans vraiment me convaincre qu'ils ne sont pas à l'origine de la violence mais qu'ils ne font parfois que répondre à la violence des forces de l'ordre. Il pouvait d'autant moins me convaincre que depuis notre arrivée les habitants de Hong Kong nous expliquaient que les manifestants sud-coréens se sont forgés une réputation de déchaînement de violence à chaque fois qu'il passaient dans tous les pays asiatiques. Mon interlocuteur avait tout de même reconnu sur les bouts des lèvres que cette tradition était ancrée dans l'histoire coréenne et expliquait que certains de ces camarades voulaient toujours en découdre avec les forces de police.

Mais, ce qui m'intéressait le plus était les raisons profondes de cette fronde et de cette colère et son rapport avec l'OMC. Alors, mon interlocuteur m'avait expliqué que le gouvernement sud-coréen avait finalement décidé de répondre positivement aux pressions des pays développés et aux demandes de l'OMC de réduire le soutien aux paysans et d'ouvrir le marché des produits agricoles aux échanges internationaux. Le secteur le plus touché, selon mon interlocuteur, est celui du riz qui fait vivre près de 3,5 millions de paysans et contribue à près du tiers du PIB agricole. La Corée du Sud a toujours résisté à l'ouverture de son secteur agricole et a utilisé l'argument de la sécurité alimentaire pour faire face aux pressions des institutions internationales pour ouvrir son marché. Or, en novembre dernier, le parlement coréen a approuvé la décision du gouvernement de multiplier par deux la part des importations de riz