[Addis-Abeba, mars 2002]
Joséphine Ouedraogo directrice du Centre africain pour le genre
et le développement, qui est basé à Addis-Abeba, est une femme au parcours
professionnel riche et varié. Sociologue de formation, elle s'est « fait
la main » sur le terrain, pendant dix ans, au Burkina Faso, en
travaillant dans une société d’études. Le temps de maîtriser des
concepts et demener des expériences en recherche-action et en évaluation
de projets développement rural, promotion féminine, implantation d’infrastructures,
production agricole, etc.
Plus tard, en 1984, la politique la rattrape en intégrant le gouvernement
de l'ancien président Thomas Sankara comme ministre de l'Essor familial
et de la Solidarité nationale jusqu’en 1987. Une occasion de
traduire dans les faits certaines idées, notamment celle d'élaborer
le premier code de la famille burkinabé et d'obtenir l'abrogation
de la loi interdisant l'importation et la vulgarisation des méthodes
contraceptives.
Puis, après le renversement du président Sankara, elle préfère prendre
du champ, en s'imposant un « exil volontaire » (1988-1993).
Si elle change d'horizon, son action reste toujours axée sur les femmes.
Au Cameroun, où elle choisit de s'installer, elle devient consultante
indépendante à l'Institut panafricain pour le développement (IPD)
de Douala, comme coordinatrice d’un projet Femmes et Santé en
Afrique sub-saharienne, suivi d’un autre avec la SACED-Formation
en Suisse.
De retour à son pays, elle s’essaie à d'autres expériences,
jusqu'en septembre 1995, année où elle est nommée comme directrice
générale de la Coopération au ministère des Affaires étrangères. Moins
de deux ans plus tard, elle intègre la Commission économique africaine
(CEA). – HBY
Hichem Ben Yaïche. – Vous êtes la directrice du Centre africain
pour le genre et le développement. Comment fonctionne-t-il ? Et
quel rôle joue-t-il concrètement ?
JO - C'est une structure créée au sein de la CEA depuis 1976, faisant
suite à la première conférence mondiale sur les femmes tenue à Mexico.
Les gouvernements africains ont demande à l'Assemblée générale des Nations-Unies
la création de ce Centre pour les aider à mettre en oeuvre les recommandations
formulées à Mexico dans le cadre de la décennie des femmes (1975-1985).
Le Centre fait donc partie intégrante des services de la CEA –
c'est l'une des 9 divisions de la CEA et rend directement compte au
secrétaire exécutif de la CEA. La mission du Caged ainsi que son programme
de travail sont suivis et évalués à deux niveaux :
1) au niveau du Secrétariat général des Nations-Unies, via le Conseil
économique et social (Ecosoc), lequel examine les rapports d'activités
et avalise les programmes d’activités bisannuels de la CEA ;
2) au niveau des gouvernements africains, à travers le Comité Femmes
et Développement (CFD), organe subsidiaire de la Conférence des ministres
du développement économique et du plan, qui constitue la Commission.
Le CFD examine les orientations, les priorités et les moyens d’action
du Caged et formule des recommandations à soumettre à la Conférence
des ministres.
Le Caged est en quelque sorte un instrument technique dont les États
se sont dotés pour les aider à renforcer leurs politiques et leurs
actions en faveur de l'égalité des sexes. Le Caged doit également
oeuvrer à faciliter le dialogue entre les ONG de femmes et les gouvernements.
En résumé, la mission du Caged consiste à aider les gouvernements
et les amener à ajuster constamment leurs politiques et leurs programmes
nationaux de manière à prendre en compte les objectifs définis dans
la plate-forme de Beijing. Il doit également élaborer les instruments
adéquats pour faire le suivi et l'évaluation des performances gouvernementales,
lesquels instruments lui permettront aussi d'analyser et d’évaluer
le statut et les conditions de vie des femmes dans chacun des 53 pays
africains.
Le travail du Centre est à la fois un travail de promotion et de renforcement
des capacités, mais aussi de police et de polissage des politiques
(à l'instar de ce que fait le Pnud à travers son Index de développement
humain (IDH).
HBY. – Quels sont vos outils de travail
au sein du Caged ?
JO. – Je développerai ma réponse autour de deux axes.
Outils politiques :
– Les conférences et réunions intergouvernementales ; tous
les 5 ans, le Centre doit convoquer une conférence africaine sur les
femmes pour “faire le point” avec les gouvernements et
les ONG. Depuis la dernière conférence réunie en novembre 1999, nous
nous attelons à fixer des normes et des canevas scientifiques à utiliser
par les gouvernements et d’autres acteurs, et ce avec notre
appui technique, pour faire une évaluation aussi objective que possible
des actions accomplies en faveur de l’égalité des sexes, mais
aussi du véritable impact de ces actions sur le statut des femmes
africaines,
– Tous les 2 ans, nous organisons la réunion du Comité femmes
et développement, qui est notre organe de supervision politique. Il
est compose de 19 pays représentant les 53 États membres, 15 ONG,
diverses institutions sous-régionales et régionales (Cedeao, Sadec,
Comesa, Bad, OUA, Uma, etc.), ainsi que des personnes ressources.
Outils stratégiques :
Le plaidoyer par la production et la diffusion de documents analytiques
sur des questions qui demandent la mobilisation de la volonté politique
gouvernementale. Exemple : plaidoyer pour l’intégration
systématique des droits fondamentaux des femmes dans les programmes
éducatifs formels et non-formels / État d'adhésion à la Convention
sur l'élimination de toutes les discriminations a l'égard des femmes
/ Le genre dans les stratégies de lutte contre la pauvreté.
Le renforcement des capacités, notamment dans l'analyse genre et
l'intégration de la dimension genre dans les programmes de développement
sectoriels. Nous développons et organisons des ateliers de formation
en genre à l'intention des décideurs politiques nationaux (exemple :
des membres du gouvernement et du parlement du Niger) et des cadres
nationaux (au Niger et en Afrique du Sud, notamment).
La publication du Rapport sur les Femmes Africaines :
ce travail a pour objectif de créer et d’utiliser un Index genre
et développement qui permet d’évaluer périodiquement les progrès
accomplis dans la réduction de l’écart hommes/femmes dans des
secteurs-clé.
La diffusion de l'information sur les questions femmes/genre et développement
à travers la production d’un bulletin mensuel de liaison, et
l'animation d'un site Web bilingue (http://www.uneca.org).
HBY. – Quelle évaluation faites-vous de la situation
des femmes africaines ? Il n’y a pas une seule Afrique, mais
des Afriques : Afrique francophone, Afrique anglophone, Afrique
lusophone… Comment appréhendez-vous cette réalité, voire cette
complexité par rapport aux femmes notamment ?
JO. – Il existe en effet plusieurs sociétés africaines, tout comme
il existe plusieurs cultures et plusieurs civilisations. Il y a autant
de différences entre les femmes africaines elles-mêmes qu'il y en a
entre les grandes civilisations africaines. J'éviterai de différencier
les femmes africaines uniquement par la culture linguistique imposée
par le colonisateur, car celle-ci reste superficielle, comparée à l'influence
des religions (christianisme, islam, animisme), de l’environnement
(sahélien, forestier, montagneux), des civilisations (mandingue, bantou,
arabe, peulh) ; ou encore des grands facteurs économiques (zones
d’exploitation minière, zones pétrolières, zones d’agricultures
industrielles, zones pastorales, etc.).
Le dénominateur commun entre la majorité des femmes africaines –
et il a été le même pour les femmes de tous les continents –
c'est la soumission au système patriarcal qui détermine de manière
irrévocable la subordination légale, sociale, politique et morale
de la femme a l'homme, et ce, a travers la gestion de l’autorité
parentale, du nom, des enfants, de l'héritage, du mariage, des biens
familiaux, etc.
Ceci explique le « retard » accusé par les femmes africaines
par rapport aux hommes dans des secteurs comme l'accès à l'éducation,
la formation professionnelle, la propriété foncière rurale, aux postes
de décision, etc.
Il est difficile d'établir une fiche signalétique des femmes africaines,
au risque de perpétuer l'image qu’en font déjà les média occidentaux,
et qui est fortement ancrée dans l’inconscient collectif du
monde industrialisé, à savoir « la femme qui porte un enfant
sur le dos, un fagot de bois sur la tête, un pagne en lambeaux, marchant
pieds nus dans les pistes sablonneuses… »
L'Afrique des femmes est pleine de paradoxes : tandis que 800
a 1.000 femmes sur 100.000 continuent de mourir à l’accouchement
à cause du manque de soins, de malnutrition, de fatigue extrême…,
il existe des femmes africaines ingénieurs, pilotes d’avion,
des femmes chefs de grandes entreprises industrielles… En Ouganda,
une femme est aujourd’hui vice-président, une autre a exerce
comme chef d'État au Liberia, une troisième comme Premier ministre
au Sénégal, etc.
Aujourd'hui, des milliers de femmes sont conseillers municipaux,
ministres, parlementaires, maires, etc.
La pauvreté ne cesse de croître dans le monde entier, et les femmes
constituent 70% de la population pauvre dans le monde. L'Afrique en
renferme la plus grande proportion, et ceci est lié aux modes de gestion
des ressources tant économiques qu'humaines du continent. Les femmes
africaines en paient les frais parce que les gouvernements et les
multinationales n'investissent pas dans les secteurs où les femmes
constituent la plus grande force de travail (agriculture, économie
domestique, santé, entretien des enfants, transformation agroalimentaire,
etc.)
HBY. – On dit souvent que les femmes africaines,
plus pragmatiques et plus ancrées dans le réel, sont en avance par rapport
au discours politique sur l'intégration économique africaine. Qu'en
est-il au juste ?
JO. – Ce que les dirigeants africains, à l’échelle de leurs
États, n’ont pas réussi à instaurer en termes d'intégration économique,
politique, culturelle et sociale, ils ne sauront le faire à l'échelle
du continent. Le concept d'intégration suppose une reconnaissance du
principe d'interdépendance, de solidarité, de défense de l'intérêt général.
Cela passe par la valorisation des ressources humaines du continent
(les femmes et les jeunes notamment). Sont-elles consultées lors des
débats sur l’intégration africaine ? Pas à ma connaissance,
car les mécanismes mis en place par les gouvernements pour élaborer
les textes et les organes qui vont asseoir les fondations de l’intégration
économique africaine, sont les mêmes qui ont toujours servi aux concertations
et aux décisions à l'échelle du continent. Ces mécanises-là font malheureusement
peu de place aux femmes et aux jeunes, et ne leur donne aucune chance
de s'exprimer.
HBY. – Vous vous battez pour intégrer le concept
du « genre » dans toutes les approches politiques et autres
problématiques du développement. Comment les décideurs politiques
réagissent-ils par rapport à l’exigence de la prise en compte
de ce critère ?
JO. – L'idée qui sous-tend le plaidoyer pour l'utilisation de
l'approche « genre » repose sur un constat : les politiques
et stratégies de développement en vigueur dans la grande majorité
des pays africains n’ont pas eu les mêmes impacts sur les
hommes que sur les femmes. Le peu de statistiques désagrégées par
sexe disponibles, aujourd’hui, indiquent des écarts allant de
10 a 50 % selon les secteurs (alphabétisation, formation professionnelle,
emplois rémunérés, accès aux crédits, accès aux soins de santé, etc.).
Cet impact différencié selon le sexe est justifié en grande partie
par le fait que les acteurs et les décideurs du développement sont
généralement des hommes qui ne pensent pas nécessairement qu’il
faille impliquer les femmes dans le processus, ni tenir compte de
leurs besoins spécifiques dans la définition des priorités. Notre
objectif est de faire comprendre aux décideurs politiques qu'ils ne
pourront pas atteindre les objectifs de développement économique et
social en continuant de marginaliser plus de 50 % de leur population.
Nous faisons des analyses qui visent à mettre en exergue, à l'intention
des décideurs, planificateurs et autres gestionnaires du développement,
la perte économique qu'ils imposent à leurs pays, non seulement en
continuant de ne pas investir dans les secteurs où les femmes sont
les plus actives, mais aussi en les excluant des instances de décision
sur des questions qui touchent directement leur vie et leur devenir.
Nous sommes en train de travailler sur l'élaboration de méthodes
et d’instruments qui permettraient d'estimer différemment le
Produit intérieur brut (PIB). Tel qu’il est actuellement évalué,
avec les données statistiques utilisées dans la comptabilité nationale,
une bonne part des ressources et des énergies nationales sont soit
sous-évaluées, soit complètement occultées. Il se trouve qu'il s'agit
des ressources et des énergies fournies par les femmes et les jeunes
filles notamment en milieu rural. Cette sous-estimation des ressources
économiques nationales et de leur provenance, a une forte influence
sur les choix des priorités d'investissements et de modernisation.
C’est ainsi que des secteurs comme les industries alimentaires,
l'hydraulique domestique, l'industrie pharmaceutique, la quincaillerie,
et j'en passe…, ne sont pas inscrites dans les répertoires nationaux
de priorités d'investissement. Ce sont des secteurs dans lesquels
travaillent les femmes de manière informelle.
Le discours féministe radical, qui a brandi pendant des décennies
le slogan de « l'égalité des sexes » et de la défense des
droits des femmes, a certes beaucoup contribué à éveiller les consciences
sur les abus faits aux femmes. Mais il a aussi contribué malheureusement
à "braquer" les hommes, notamment ceux de la classe dirigeante africaine,
qui considèrent que les féministes africaines sont des aliénées de
la culture occidentale, des aculturées !
HBY. – Vous vivez à Addis-Abeba, comment jugez-vous
la situation des femmes éthiopiennes ?
JO. – Les femmes éthiopiennes ont le mérite d’être des combattantes
politiques.
En tant qu’institution régionale, la CEA est à l'Éthiopie,
ce que le Secrétariat général des Nations-Unies est à Harlem. Nous
sommes basées en Éthiopie, mais nous n’avons pas un mandat direct
sur l'Éthiopie, plus que nous n’en avons sur les autres pays
africains. Le gouvernement éthiopien et les ONG éthiopiennes travaillent
avec le Centre, participent à nos réunions, sont membres de nos réseaux.
Chaque fois que je croise une femme éthiopienne avec un grand fagot
de branches d'eucalyptus sur le dos, une voix intérieure me dit :
« Tant qu’il en sera ainsi, nous devons continuer à nous
demander qu'est-ce qui ne marche pas dans nos programmes et dans ceux
du gouvernement éthiopien »…
(*) Hichem Ben Yaïche est éditorialiste à Diario
Economico et au magazine La Vie.