Chers amis et collègues,
Aujourd'hui étant un jour de fin de semaine, permettez-moi
de vous souhaiter la bienvenue d'une manière beaucoup moins
formelle que l'exigera la cérémonie de demain devant
marquer l'ouverture du Forum pour le développement de l'Afrique.
Je suis heureux que vous ayez accepté de vous réunir
aujourd'hui. Ce n'est pas par hasard que nous avons invité
chacun d'entre vous ici présent, c'est parce que nous savions
que, vu votre expérience, vous auriez des réflexions
intéressantes à nous apporter.
C'est en particulier un plaisir pour moi de me laisser guider
dans cette séance par l'exemple de mon frère Salim
Salim, et d'être ici en présence de son honorable
successeur, Amara Essy, tous deux, un vieil et un nouvel ami,
que je respecte et que je tiens en haute estime.
Je voudrais aussi remercier Abdul Mohammed et ses collègues
de InterAfrica Group de leur diligence, leur profondeur de vues
et leur tenacité, et de s'être tant investis pour
rendre la rencontre d'aujourd'hui possible.
Chers amis,
Nous partageons tous l'idée que l'Union africaine doit
réussir et être forte. Il existe une dynamique en
faveur de l'intégration qu'il faut s'employer à
renforcer dans la pratique. Pour ce faire, les dirigeants que
vous êtes doivent s'impliquer dans le processus. Vous serez
suivis, dès demain, par des centaines d'autres dirigeants
dans ce que d'aucuns appellent le Davos africain. J'ignore si
cette comparaison est judicieuse, mais je sais que si Davos était
plus ouvert aux représentants de la société
civile, on pourrait l'appeler FDA mondial.
Demain, je lancerai le FDA en mettant en évidence six
sujets de préoccupation qui devraient nous interpeller
dans les efforts que nous déployons pour metttre en place
une Union africaine dynamique. Permettez-moi de vous en donner
rapidement un aperçu:
Il s'agit, premièrement, de la nécessité
de mener une action vigoureuse pour promouvoir l'esprit d'entreprise
à tous les niveaux, des petites enteprises du secteur informel
aux grandes sociétés, dans le cadre de nos activités
commerciales et autres politiques d'intégration.
Deuxièmement, il faut veiller à ce que l'intégration
favorise, à l'échelon régional, la production
de biens d'intérêt collectif: paix, coordination
de l'action visant à apporter des solutions aux grands
problèmes sociaux comme le VIH/sida et l'insécurité
alimentaire, ou à promouvoir des biens culturels de premier
choix, dont la recherche scientifique et l'analyse des politiques
publiques à l'échelon national et régional.
Troisièmement, nous devons réaliser une intégration
conséquente, et pour ce faire, il nous faut rationaliser
les structures existantes et assurer une division du travail plus
efficace entre organisations régionales et sous-régionales.
Quatrièmement, nous devons consacrer à l'intégration
des ressources financières adéquates, tout en gardant
à l'esprit ce qu'il nous coûterait de ne pas adopter
une telle politique.
Cinquièmement, il s'agit d'établir des priorités
et des échéanciers. Diverses considérations
me portent à soulever cette question. On ne peut tout faire
en même temps. Il faut mettre en place de nouvelles capacités.
Et il y aura lieu d'instaurer un climat de confiance et de mobiliser
des fonds dans la perspective de mesures plus décisives
en faveur de l'intégration politique et économique.
Et sixièmement, il faut assurer une large participation
à l'échelon national et régional, et susciter
à long terme un appui en faveur de la régionalisation.
Permettez-moi de me focaliser sur la question du rythme, c'est-à-dire
quelles seront les priorités dans la construction de l'Union
africaine, et pouvons-nous les organiser en concepts et élaborer
à partir de ces concepts une stratégie visant à
instaurer un climat de confiance.
Je crois qu'il y a des problèmes, réels ou supposés,
qui amènent tel ou tel gouvernement à adopter un
jour l'intégration régionale et par la suite, à
semer des obstacles à la mise en application d'accords
y afférents. Nous pourrions ensemble dresser une longue
liste de ces problèmes, mais je vous invite plutôt
à réfléchir à la manière de
les gérer:
· des craintes existent que des pays enregistrent des
pertes de recettes fiscales énormes s'ils adoptent le libre-échange.
C'est une question qui pourrait être analysée avec
des données objectives, ce qui, en l'occurrence, aura l'avantage
de montrer qu'il s'agit d'un problème mineur.
· des craintes existent que les petits pays soient débordés
par les intérêts de leurs grands voisins, et par
ailleurs, que l'intégration régionale ne progresse
au rythme de pays plus lents. A cet égard, il y a beaucoup
à apprendre des expériences d'autres régions.
· et des craintes existent au sujet de la perte de souveraineté.
C'est l'une des plus tenaces, qui nous amène à nous
interroger sur l'importance de la souveraineté. Notre espoir
est que si nous parvenons à jouir d'une souveraineté
commune grâce à l'intégration politique et
économique, l'Afrique sera nettement mieux placée
pour atteindre ses objectifs de développement et de gouvernance,
et nous aurons des gouvernements plus compétents et plus
efficaces qu'ils ne le sont aujourd'hui.
Comment mieux déterminer et dissiper ces craintes et valse-hésitations?
Si nous étions une entreprise commerciale prospère,
nous interrogerions nos clients, nous ferions part de leurs préoccupations
à tous nos grands départements, nous changerions
nos produits et nous mènerions une campagne pour adapter
nos nouveaux produits aux desiderata de nos consommateurs.
Les mécanismes nécessaires à la construction
de l'Union africaine sont-ils si différents de ces mesures?
Une Union africaine viable doit prendre en compte aspirations,
craintes et méfiance à l'égard de l'intégration.
Il faut comprendre les préoccupations et les besoins des
gouvernements, des milieux d'affaires et de la société
civile, et faire le point de leurs arguments et de leur analyse
des problèmes soulevés. Pour apporter des réponses
à certains de ces problèmes, de nouveaux programmes
et plans pourraient être élaborés. Et les
vrais problèmes auxquels les leaders font face doivent
être discutés ouvertement, de sorte que dans leur
détermination, un appui indéfectible puisse être
ménagé en faveur de l'intégration.
L'identification des moyens pratiques et efficaces appropriés
pour s'attaquer aux problèmes de souveraineté constitue
peut-être le test décisif qui permettra de savoir
si une Union africaine pourra durer et se développer.
J'ai soulevé les problèmes de perceptions politiques
et la nécessité de mobiliser un large soutien en
faveur de l'intégration régionale, parce que c'est
la quatrième fois au moins que les dirigeants africains
élaborent des programmes d'intégration ambitieux,
et à chaque fois, les résultats n'ont pas été
à la hauteur des attentes. Si cette fois-ci, nous voulons
que l'intégration régionale réussisse, pour
que nous devenions une véritable communauté économique
et de nations, nous ferions mieux de veiller à ce que nos
projets soient adaptés aux besoins des gouvernements, des
milieux d'affaires et de la société civile.
Enfin, j'ai mentionné les questions de rythme et d'échéancier,
parce que beaucoup se demandent si l'Union peut être lancée
en juillet ou si la période de transition devrait être
prolongée, disons, d'un an. Dans l'hypothèse d'une
prolongation, comment utiliser rationnellement ce délai?
Y-a-t il un train de mesures précises à prendre
et à appliquer pendant cette période pour instaurer
un climat de confiance? Comment utiliser cette période
pour créer des institutions et attirer les cadres les plus
brillants et les plus compétents en vue de démarrer
l'Union africaine? Et, chose plus importante, peut-on faire des
avancées significatives pour dissiper les craintes qu'inspire
la souveraineté? Des moyens existent-ils, fût-il
dans une année, pour intégrer des colloques comme
celui-ci aux dialogues menés actuellement à l'échelon
national et sous-régional?
Ce sont des préoccupations de ce type qui ont amené
l'OUA, la CEA et InterAfrica Group à organiser la présente
séance de réflexion avec vous. Si vous arrivez à
nous montrer la voie à suivre dans la solution de ces problèmes,
vous aurez réellement rendu un service à l'Afrique
en renonçant à votre dimanche (!).
Je vous remercie une fois encore d'être venus prendre part
au Colloque. C'est exaltant de rêver en pareille occasion
d'une Afrique plus unifiée et en marche vers le progrès.