FDA III : Définir les priorités de l'intégration régionale, 3-8 mars 2002, Addis Abeba, Ethiopie


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FDA III      -      Définir les priorités de l'intégration régionale



FDA III

FDA 2000

FDA 1999

 

 

 

 

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La diaspora africaine: panafricanisme ou solidarité villageoise?

Chukwu-emeka Chikezie,

African Foundation for Development
AFFORD (2002)
54 Camberwell Road, London SE5 0EN
Tel : 44 (0)20 7703 0653
Fax : 44 (0)20 7701 2552
Courier électronique : info@afford-uk.org
Internet : http://www.afford-uk.org


Tables des matières

1. Introduction
2. La diaspora africaine et le panafricanisme
3. La diaspora africaine au Royaume-Uni en chiffres
4. Les organisations de la diaspora africaine au Royaume-Uni
5. Mondialisation et développement de l'Afrique
6. Cadre d'action de la diaspora
7. Le temps d'agir - Panafricanisme pour l'ère de l'information

Associer tous les Africains
Définir et affiner les positions africaines
Création de l'Union de la diaspora africaine
Institutionnalisation de la participation de la diaspora
Identification des acteurs de la diaspora
Création d'un observatoire des TIC et de l'intégration régionale
Promouvoir l'excellence
Diriger le programme à partir d'Afrique
Régler le problème de l'exode des compétences
Sensibilisation du gouvernement du Royaume-Uni
Création d'une force de volontaires
Formation de la nouvelle génération des Africains de la diaspora
Puiser dans les ressources humaines des retraités de la diaspora

Références

Appendice A : Présentation de AFFORD

Tableaux

Tableau 1 : Accroissement de la population africaine noire à Londres par groupes d'âge.
Tableau 2 : Typologie des groupes de la diaspora africaine

Encadrés

Encadré 1 : Université d'Hargeisa, étude de cas du Somaliland
Encadré 2: Intégration régionale en Afrique, les mouvement de personnes et les TIC : Engagements politiques du Gouvernement du Royaume-Uni
Encadré 3: Résumé des recommandations en vue de la réalisation des buts et des objectifs de l'Initiative "Société de l'information en Afrique"


 

1. Introduction

Le présent document a été établi pour étayer les débats du troisième Forum pour le développement de l'Afrique (ADF III), "Définir les priorités de l'intégration régionale". Il portera sur deux des cinq domaines thématiques du Forum à savoir, Arrangements et capacités institutionnels et Solutions régionales à des problèmes régionaux. S'inspirant surtout des points de vue et des expériences de la fondation pour le développement de l'Afrique (AFFORD) basée à Londres, il propose des moyens par lesquels la diaspora africaine peut soutenir les efforts d'intégration régionale de l'Afrique. Ces questions fondamentales sont au cœur des préoccupations d'AFFORD dont la mission est d'accroître et de promouvoir la contribution des Africains de la diaspora au développement du continent africain.

A la suite de la présente introduction, la deuxième section évoque brièvement l'histoire de la diaspora africaine et sa relation avec les idéaux panafricanistes. La troisième fournit quelques données sur les chiffres et la provenance des Africains installés au Royaume-Uni pour les situer dans le contexte de la diaspora africaine contemporaine. La quatrième section porte essentiellement sur les organisations de la diaspora africaine présentes au Royaume-Uni, cela une fois encore, pour permettre de comprendre leurs problèmes. Dans la cinquième section, les auteurs cherchent à mettre le sujet de l'étude en perspective, mettant l'accent sur les défis lancés à l'Afrique par la mondialisation ainsi que sur les échecs de la coopération actuelle en matière de développement. La sixième section présente un cadre pour l'étude de l'engagement de la diaspora au sein des instances de décision concernant le développement de l'Afrique -tant au Royaume-Uni qu'en Afrique-et les contradictions éventuelles à redresser. Enfin, le document conclut en soulignant quelques programmes d'action qui pourraient être mis en œuvre tandis que les informations de base sur AFFORD figurent en annexe.

En résumé, le présent document comporte les positions et points suivants :

1. Malgré sa diversification, la diaspora africaine contemporaine est bien placée pour continuer à faire vivre une longue tradition et contribuer, de manière efficace, aux idéaux et aux luttes panafricanistes ainsi qu'à l'intégration régionale de l'Afrique;

2. Toutefois, il faudra continuer, au niveau politique, à sensibiliser d'urgence la diaspora africaine aux liens qui existent entre les problèmes locaux, régionaux et mondiaux;

3. La diaspora africaine basée au Royaume-Uni s'est considérablement diversifiée au cours des dernières années et elle s'est concentrée à Londres, un des centres majeurs de la puissance mondiale; cela lui permet d'avoir un impact plus grand que le nombre de ses membres ou ses ressources ne le laissaient espérer;

4. La diaspora africaine au Royaume-Uni est structurée sur des bases identitaires (l'ethnie, la terre d'origine, la région) mais ces organisations apparemment particularistes recèlent des connaissances très étendues et constituent des réseaux dynamiques de connaissances;

5. Bien que ces réseaux dynamiques de connaissances professionnelles aient, sans nul doute, un rôle majeur à jouer dans le développement et l'intégration régionale de l'Afrique, il ne faut pas négliger les organisations plus diffuses qui bénéficient d'un vaste soutien et d'une véritable légitimité auprès des membres de la diaspora africaine;

6. Les organisations de la diaspora africaine ont, en fait, prouvé leur capacité de travailler en réseau et de collaborer dans la poursuite de leurs objectifs spécifiques, de sorte qu'elles sont à même de soutenir l'intégration régionale de l'Afrique;

7. La mondialisation entraîne des défis tant techniques que politiques pour l'Afrique et exige de la diaspora africaine des réponses techniques -exploitation des connaissances et compétences techniques acquises par les groupes et acteurs concernés- et des réponses politiques -mise en place d'une société civile africaine mondiale - propres à amener les institutions et acteurs majeurs, qu'ils soient ou non Africains, à rendre des comptes;

8. Le sentiment de marginalisation et d'aliénation qu'éprouve sans doute la majorité de la population mondiale, élève les enjeux de la création de l'Union africaine dont le but doit être d'assurer que les intérêts, le bien-être et la participation de la majorité des Africains pauvres, sont pris en compte dans le processus de mondialisation;

9. En ayant une vision et des objectifs communs, nous devons déterminer comment la diaspora africaine peut soutenir un leadership africain éclairé et progressiste et l'amener à rendre compte de la mise en œuvre de programmes et d'activités convenus;

10. Des réseaux spécialisés et dynamiques dotés de connaissances et de compétences techniques requises doivent s'intéresser aux acteurs de l'Afrique et de la diaspora, en vue de renforcer leur connaissance des problèmes d'intégration régionale et leurs capacités en la matière;

11. En dépit des incertitudes et des contradictions qui existent, le cadre d'action du Royaume-Uni correspond bien aux ambitions de l'Afrique, dans le domaine de la mondialisation, du développement et de l'intégration régionale et il constitue une base permettant à la diaspora africaine de s'engager à œuvrer, avec et par le biais des institutions et mécanismes du Royaume-Uni, pour soutenir le développement de l'Afrique;

12. La diaspora africaine-organisations diverses, réseaux de connaissances spécifiques et individus- a un rôle à jouer aux niveaux national, sous-régional, régional et mondial pour soutenir les efforts d'intégration régionale de l'Afrique;

13. Un programme d'action doit comporter une vision africaine commune; la création de la diaspora de l'Union africaine; l'institutionnalisation de la participation de la diaspora; l'identification des acteurs de la diaspora; la création d'un observatoire pour l'intégration régionale; l'utilisation des résultats d'ADF 2001; la promotion de l'excellence; le pilotage des programmes à partir de l'Afrique; la recherche d'une solution à l'exode des compétences; la création de groupes de pression pour sensibiliser le Gouvernement du Royaume-Uni; la création d'un groupe de bénévoles; la formation de la prochaine génération d'Africains de la diaspora; la mise à contribution des retraités de la diaspora africaine.


2. La diaspora africaine et le panafricanisme

A tous ceux qui s'intéressent à l'intégration régionale de l'Afrique, un survol de l'histoire rappellera le rôle important que la diaspora africaine a joué dans l'élaboration du panafricanisme ainsi que dans les luttes panafricaines. Des Africains sont installés depuis plusieurs générations au Royaume-Uni et cela fait longtemps qu'ils se sont organisés pour aider au développement de l'Afrique. Deux exemples des grands moments de l'histoire de l'Afrique permettent d'illustrer ce point. Un esclave affranchi, Olaudah Equiano (connu également sous le nom de Gustavus Vassa), a été le premier dirigeant politique de la communauté noire de Grande-Bretagne et un anti-esclavagiste de premier plan qui a fait le tour de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande, au dix-huitième siècle, pour faire campagne en faveur de l'abolition de l'esclavage. En fait, ces activités ont, dans un certain sens, donné naissance au mouvement de la société civile moderne et à la création de la première organisation non-gouvernementale (ONG), la Société anti-esclavagiste. De même, au cours du vingtième siècle, l'organisation en 1941 à Manchester, du cinquième Congrès panafricain par des militants africains, a été un pas décisif dans l'histoire de la décolonisation. Ce Congrès a sonné le glas de la colonisation britannique en Afrique et aux Antilles anglaises et annoncé l'effondrement de cette partie de l'empire.

Par ailleurs, même si les problèmes actuels sont plus diffus, la volonté d'agir demeure. En effectuant des transferts de fonds par le biais de diverses organisations, les Africains de la diaspora sont en fait les donateurs les plus importants de l'Afrique contemporaine. Prenant la parole à l'occasion d'ADF 2000, le président Musevini a décrit les Ougandais de l'extérieur comme étant l'exportation la plus importante du pays. Les Ougandais de la diaspora envoient en effet en Ouganda quelque 400 millions de dollars chaque année, montant qui est supérieur aux recettes d'exportation du premier produit agricole de ce pays, à savoir le café. Un attaché auprès du Haut commissariat du Ghana à Londres a également indiqué récemment que les Ghanéens de l'étranger envoient entre 350 et 450 millions de dollars chaque année dans leur pays.

Ainsi donc, la question de l'attachement des nouveaux groupes de la diaspora africaine à l'Afrique et à son développement ne devrait pas se poser. Paradoxalement, la plupart des praticiens du développement intégré et maints décideurs sont surpris de l'importance accordée par la diaspora africaine au développement de l'Afrique. Dans ses structures et approches, le développement intégré est fondé sur une série d'hypothèses, en particulier l'incapacité, des Africains restés au pays et ceux de l'étranger, d'influer sur leur environnement pour se construire un avenir. Cela étant, une questions vient tout de suite à l'esprit. Si les Africains de l'étranger sont si occupés à soutenir leurs proches parents et amis restés au pays, quel intérêt peuvent-ils avoir pour les efforts d'intégration régionale, processus qui semble, du moins, très loin de leurs micro-préoccupations aux niveaux des ménages, des communautés urbaines et villageoises ?

La distinction entre intégration régionale et panafricanisme, quelles qu'en soient les diverses variétés, est certes complexe et nous ne devons pas faire l'amalgame. Il semble néanmoins juste de dire que certains sympathisants panafricanistes verront, dans les politiques d'intégration régionale, des outils permettant de réaliser les objectifs fixés. La position vis-à-vis de l'intégration régionale de ceux qui sont neutres ou hostiles à l'égard du panafricanisme est plus discutable. Comme l'a dit Prah (2000) " On ne perçoit l'Afrique comme entité qu'après l'avoir quittée". En d'autres termes, on commence souvent à se sentir " africain " après avoir quitté sa maison, son village, sa ville et son pays, en Afrique, pour s'installer dans un pays du Nord, qui a en général une longue histoire de discrimination raciale institutionnalisée vis-à-vis des populations d'origine africaine. Depuis longtemps, des villes telles que Londres, New York ou Paris, ont servi de lieu de rencontre et de creuset pour les Africains venus d'horizons divers. Les nouvelles identités et sensibilités panafricaines ont été créées à travers le partage d'expériences et les luttes collectives.

Cependant, comme par le passé, le panafricanisme et le nationalisme (ou même le " villagisme ") ne sont pas nécessairement en contradiction totale et ne s'excluent pas mutuellement. Il est clair que certains militants y ont vu un cadre de lutte pour l'indépendance nationale. On peut également comprendre que de nombreux membres de la diaspora africaine qui soutiennent activement le développement de leur pays d'origine, considèrent l'intégration régionale comme le moyen le plus sûr d'atteindre les objectifs spécifiques de développement. En fait, une tâche politique importante est l'instauration d'un dialogue avec la diaspora africaine, au sujet des liens importants qui existent entre les questions d'ordre local, régional et mondial.

 

3. La diaspora africaine au Royaume-Uni en chiffres

Qui sont, aujourd'hui, les membres de la diaspora africaine ? Nous pourrions considérer simplement qu'il existe deux " diasporas ", l'ancienne et la nouvelle. L'ancienne étant la diaspora africaine produite par le commerce atlantique d'esclaves - les Africains-Américains, les Brésiliens d'origine africaine, les populations provenant des Caraïbes et basées maintenant au Royaume-Uni, etc. La nouvelle diaspora est composée d'Africains qui sont partis d'Afrique après la deuxième guerre mondiale ou même vers la fin de la période post-coloniale pour s'installer dans les pays du Nord. Le présent document ne vise ni à analyser ni à défendre cette distinction conceptuelle. Le fait que des Africains de la diaspora soient en mesure d'identifier des points d'origine et des liens spécifiques en Afrique permet, certes, de penser à un modus operandi différent vis-à-vis du développement de l'Afrique. Sans perdre de vue les énormes contributions que la diaspora, dans son ensemble, apporte depuis longtemps au développement de l'Afrique, le présent document étudie surtout les groupes plus récents de la diaspora africaine.

Personne ne sait exactement combien d'Africains vivent aujourd'hui au Royaume-Uni. Le recensement effectué en 1991 reste la source de données la plus fiable et, généralement, les chercheurs croisent ces données avec celles des autorités chargées de l'immigration et des demandes d'asile (la présente section est basée sur les données produites par Carolyne Ndofor-Tah dans son évaluation des travaux d'AFFORD entre 1998 et 2001, publiée par AFFORD). En dépit de nouveaux paramètres utilisés en 1991 pour le recensement qui, pour la première fois, a pris en compte l'origine ethnique (par exemple, l'Africain noir), les problèmes d'interprétation et de corrélation de données ne nous permettent pas de déterminer, avec certitude, le nombre d'Africains vivant au Royaume-Uni.

Il ressort du recensement effectué en 1991 qu'un peu plus de 3 millions de personnes, soit 5,5% de la population du Royaume-Uni, pourraient appartenir à un groupe ethnique minoritaire. Numériquement parlant, les groupes majeurs identifiés en 1991 comportaient des Indiens (près de 28%), des Noirs des Caraïbes (près de 16%), des Pakistanais (près de 16%), des Africains noirs (7%), des Bangladais (5,5%) et des Chinois (tout juste un peu plus de 5%). En 1991, plus de la moitié (56,2%) des populations minoritaires était établie dans le Sud-Est, 44,6% dans le " Grand Londres " et 14,1% dans le West Midlands.

D'après les résultats du recensement de 1991, sur les 210 000 Africains noirs installés au Royaume-Uni, 172 100 vivaient à Londres. En d'autres termes, juste un peu plus de 80% des Africains noirs vivant au Royaume-Uni sont installés à Londres, où ils représentent jusqu'à 2,4% de la population. Une augmentation de 66% était prévue, qui devait porter le nombre de membres de cette communauté à 285 700 d'ici à l'an 2001 (LRC 1996). Ce taux de croissance est le plus rapide des dix groupes ethniques recensés. Les groupes africains basés au Royaume-Uni étaient composés de :

· 36% d'Africains nés au Royaume-Uni;
· 21% de Nigérians;
· 16% de Ghanéens;
· 14% de ressortissants de pays africains qui ne sont pas membres du Commonwealth, notamment des Éthiopiens, des Somaliens, des Érythréens, des Congolais (Brazzaville et Kinshasa), etc;
· 8% d'Ougandais;
· 3% de Sierra-léonais;
· 1% de Kényens, Zambiens et Sud-Africains.

Un afflux de réfugiés/chercheurs d'asile provenant des zones de conflits ou de troubles politiques telles que l'Angola, la Côte d'Ivoire, la République démocratique du Congo, l'Ethiopie, le Kenya, la Sierra Leone, la Somalie, l'Afrique du Sud, la Tanzanie, le Togo, l'Ouganda, la Zambie et le Zimbabwe, a été observé au cours des années 80 et 90. Ces modèles de migrations plus récents contrastent avec ceux des années antérieures. En effet, d'après certaines études, jusqu'aux années 60 et probablement au-delà, les Africains basés au Royaume-Uni étaient, de manière générale, des élites africaines éduquées, originaires des colonies anglophones de l'Afrique de l'Ouest. La situation sociale et économique des Africains a commencé à changer par la suite, bien que continuant à provenir, pour la plupart, des pays africains anglophones.

A l'heure actuelle, avec l'arrivée des Africains francophones autour de 1989 et tout au long des années 90 (ces arrivées ayant été particulièrement nombreuses vers le milieu de la décennie), la provenance des Africains vivant à Londres s'est beaucoup diversifiée (Styan 2000).

La concentration d'un aussi grand nombre d'Africains à Londres donne l'impression qu'ils sont plus nombreux qu'ils ne le sont en réalité. En effet, cette concentration est élevée du fait que la plupart des Africains sont installés dans le sud de Londres.

Comme l'a noté Styan, les Africains originaires des pays anglophones d'Afrique de l'Ouest sont bien installés au Royaume-Uni et sont très qualifiés (ayant souvent des profils égaux ou supérieurs à d'autres groupes hautement qualifiés tels que certaines catégories de Blancs et d'Indiens). Ainsi, malgré la discrimination raciale qui se fait sentir un peu partout et qui continue à entraver le progrès des populations noires, beaucoup de ces Africains ont fait carrière dans les secteurs privé, public, dans les services de santé ainsi que dans le domaine des médias et des arts. A titre d'exemple, une enquête menée en 2000 sur la main-d'œuvre a révélé qu'à Londres, un travailleur sur sept n'est pas britannique, (soit 482 000 personnes étrangères, dont 35 484 Nigérians qui représentent jusqu'à 7,4% de la main-d'œuvre non-britannique).

D'autres groupes, notamment ceux qui sont arrivés plus récemment, se heurtent à une multitude de problèmes pour s'installer au Royaume-Uni. Ceux qui proviennent de pays africains non membres du Commonwealth (c'est-à-dire de pays non anglophones) ont des problèmes de langues et des difficultés à faire reconnaître leurs diplômes. Ils se heurtent à l'hostilité des autres groupes de quartiers défavorisés, où il y a foule, entrant souvent en compétition pour les mêmes maigres ressources et services locaux. Par ailleurs, beaucoup d'Africains venus récemment sont des immigrants clandestins ou ont un statut indéterminé qui ne facilite pas leur intégration au sein du pays d'accueil.

Puisque nous nous intéressons à la relation de la diaspora avec l'Afrique et pour ancrer la réflexion dans le long terme, il convient d'examiner la répartition des groupes d'âge de la population africaine au Royaume-Uni. La population africaine noire pour laquelle un accroissement de 66% avait été prévu au cours des dix dernières années est inégalement répartie entre les différents groupes d'âge.



Tableau 1 : Accroissement de la population africaine noire à Londres par groupes d'âge.

Age
(années)

Augmentation
en %

55 et plus

168 %

40 - 44

160 %

35 - 39

151 %

45 - 49

126 %

50 - 54

91 %

0 - 19

84 %

30 - 34

47 %

20 - 29

0 – négatif

L'absence relative de naissance observée au cours des années 70 semble être la cause de la stagnation ou de la baisse de croissance du groupe d'âge des 20-29 ans. La tranche d'âge suivante a une croissance relativement rapide. Nous reviendrons sur cette croissance démographique plus tard. Qu'en est-il des chiffres absolus ? La population des Africains noirs de Londres est relativement jeune, étant donné que les personnes âgées de 0 - 19 ans comptent pour environ 40% de la population totale. La tranche des 20-49 ans représente 53% des Africains noirs londoniens, celle des plus de 50 ans constitue le reste et semble être minoritaire bien qu'enregistrant également une croissance rapide.

Tous ces facteurs s'ajoutent à la diversité de la diaspora africaine et des organisations qu'elle crée, et constituent les éléments qui nous permettront d'examiner, par la suite, la manière dont la diaspora peut soutenir l'intégration régionale en Afrique.



4. Les organisations de la diaspora africaine au Royaume-Uni

Maintenant que nous avons une idée des chiffres et de la composition des populations d'Africains qui résident au Royaume-Uni, que savons-nous de leur vie sociale? Comment les Africains vivent-ils en société ? Comment travaillent-ils en réseau ? Comment s'organisent-ils ? Nous nous intéressons essentiellement aux organisations de la diaspora africaine qui s'occupent de développement. Il convient toutefois de noter que de nombreuses organisations africaines contribuent tout autant au bien-être de leurs membres vivant au Royaume-Uni qu'au développement de leurs régions d'origine. Il est courant par exemple que, dès sa création, une organisation privilégie la satisfaction des besoins de ses membres vivant au Royaume-Uni, à savoir, la fourniture d'informations vitales sur les services disponibles, les droits juridiques, le logement, la santé, l'éducation etc. la fourniture d'un soutien culturel - un foyer loin du pays d'origine - et cherche surtout à encourager la circulation de l'information ainsi que de bonnes relations au sein de la communauté. Par la suite, lorsque les membres seront mieux installés et établis, ils pourront s'occuper du développement dans leur pays d'origine.

Le tableau ci-après montre la diversité des organisations de la diaspora africaine qui opèrent au Royaume-Uni aujourd'hui.




Tableau 2 : Typologie des groupes de la diaspora africaine

Type
d’organisation

Nouvelle
diaspora

Ancienne
diaspora
Exemple

Individuelle

3

Individus effectuant des transferts au pays ( 400 millions de dollars provenant des Ougandais de l’étranger – Président Musevini)

Association des originaires d’une même ville ou d’un même village d’origine

3

Association communautaire des originaires de Nnewi en Grande Bretagne et en Irlande du Nord

Association ethnique

3

Association pour le patrimoine Buganda

Ebika bya Baganda

Association d’anciens élèves

3

SHESA UK (Association des anciennes élèves du Sacré Cœur au Royaume-Uni)

Old Budonians Association

Association religieuse

3

3

Mourides

Association Ausar Auset

Mission Ensemble pour Christ

Association professionnelle

3

3

Black International Construction Organisation (BICO)

Société des avocats noirs

ONG de développement

3

3

ABANTU pour le développement

Akina Mama wa Afrika

Groupes d’investissement/sociétés

3

3

African Caribbean Finance

Forum

Groupe politique

3

Mouvement pour la survie du peuple Ogoni

Groupes de développement national

3

Association nationale des organisations de la Sierra Leone

Ghana Union

Groupe d’aide/réfugiés

3

Francophones africains

Centre de ressources et d’information

Ecoles complémentaires

3

3

Sankofa

Organisations virtuelles

3

3

Somali Forum

Ghana Cyber Group

Groupe de recherches/réflexion

3

3

ATTT (African Telecoms Think Tank)

Institute for African Alternatives (IFAA)

Groupes artistiques/culturels

3

3

Tawakal, Heritage Ceramics

Groupe de femmes

3

3

Association des femmes Ogidi

East London Black Women’s Organisation (ELBWO)

Centre d’éducation pour le développement

3

3

Inroads Africa/Anansi DEC


A la lumière de ce tableau, les préoccupations et le modus operandi de la plupart des organisations semblent bien éloignés des réseaux puissants de connaissances qui s'occupent de grands problèmes d'intégration régionale de l'Afrique. Cependant, c'est bien souvent à travers ces organisations que les Africains de la diaspora honorent leurs responsabilités civiques. S'ils ont des compétences professionnelles et une expérience, ils les mettront généralement au service de ces organisations. Par exemple, les membres de l'Association des anciens élèves du Sacré-Cœur au Royaume-Uni (SHESA) qui comptent, parmi eux, un cadre d'IBM et un professeur en ingénierie de l'Université de Londres, ont recours à leurs connaissances et compétences en matière de TIC pour organiser, au Cameroun, des séminaires sur l'importance stratégique des TIC pour le développement du pays. Un des membres influents de l'Association des femmes Ogidi - une organisation qui porte assistance au peuple de la région Ogidi, dans l'Est du Nigeria - utilise ses compétences pour mener des consultations dans le domaine de la santé en vue de la mise en œuvre des projets organisationnels dans sa région d'origine. De même, le Président d'une association d'originaires de l'Etat de l'Imo, au Nigéria, installés aux États-Unis, est un professeur de gestion d'une université américaine. Il met ses compétences au service de l'association de son village d'origine.

L'étude de l'Université d'Hargeisa (voir encadré 1 ci-après) illustre comment les organisations de la diaspora exploitent les différentes compétences et expériences des divers groupes géographiques dispersés de la diaspora. L'utilisation des TIC de même que la facilité relative et le faible coût des voyages à l'étranger ont été d'une importance capitale pour ce projet. Le Forum de Somaliland, en particulier, qui est une organisation virtuelle, a considérablement bénéficié des TIC. Dans une certaine mesure, ces organisations de la diaspora constituent des réseaux dynamiques de connaissances.

Par rapport aux universités américaines, les universités britanniques offrent aux intellectuels africains de la diaspora un environnement moins propice à l'appui au développement de l'Afrique. Au cours des dernières années, les grandes associations, telles que la Royal African Society, se sont plaintes de la baisse rapide du financement des études africaines au Royaume-Uni. Cette situation a entraîné un déclin du nombre de bourses de recherche sur l'Afrique dans diverses disciplines. Les étudiants africains qui étudient dans les universités britanniques et se spécialisent sur l'Afrique se trouvent ainsi marginalisés, puisque l'on juge la qualité des universités en fonction du nombre de livres et d'articles publiés ainsi que du succès qu'ils rencontrent auprès du public, et que ce critère détermine l'avancement des universitaires. Cette situation explique en partie pourquoi, au Royaume-Uni, les Africains n'ont pas crée l'équivalent britannique de l'African Finance and Economics Association (AFEA), basée en Amérique, dont les membres sont essentiellement des professeurs d'université nés en Afrique mais qui travaillent aux États-Unis. L'AFEA publie une revue spécialisée, organise des ateliers et des séminaires et recherche la collaboration de collègues d'Afrique. Toutefois, les facteurs qui ont mené à la création de l'AFEA, tels que l'isolement, la crainte que les recherches soient coupées des réalités africaines, " le sentiment de perdre le contact avec les réalités du pays d'origine … le désir de reprendre contact, et si possible, de commencer à s'attaquer aux problèmes de l'Afrique (AFEA 2001) ", sont tous ressentis au Royaume-Uni. Toutefois, dans ce pays, les Africains enseignant dans les universités ne sont pas suffisamment nombreux pour soutenir de tels efforts en grand nombre.

Il n'en demeure pas moins que des organisations similaires existent au sein de la diaspora africaine au Royaume-Uni. Perinet (Peri-Urban Research Network), par exemple, offre un cadre de rencontre aux étudiants africains de Southbank University de Londres. A l'heure actuelle, cette organisation gère (à partir de Harare) un projet de recherche en matière de sécurité alimentaire dans trois pays d'Afrique australe. Black International Construction Organisation (BICO) a également été créée par des Africains qui travaillent tout en étudiant à Southbank University, même si cette organisation compte maintenant davantage de professionnels qui ne sont pas des étudiants. BICO met également l'accent sur le développement urbain et la protection de l'environnement dans le cadre de projets d'envergure au Royaume-Uni, au Ghana et au Cameroun.

Au cours des dernières années, les mauvaises conditions d'emploi des institutions universitaires britanniques ont, en quelque sorte, favorisé l'exode des Africains. Certains ont commencé à se joindre à des organisations de la société civile (OSC) ou à en créer. Le Centre pour la démocratie et le développement (CDD) illustre cette situation.

Au cours des années récentes, le CDD a axé ses travaux sur l'instauration de la paix et de la sécurité en Afrique, notamment dans la région de la CEDEAO.

Même si son Secrétariat est basé au Royaume-Uni, African Telecom Think Tank (ATTT) est davantage une " organisation virtuelle " qu'une organisation dotée d'une identité nationale claire. Elle rassemble des Africains d'Afrique et de la diaspora qui prodiguent conseils, informations et assistance aux responsables africains des télécommunications. ATTT pourrait également donner des conseils stratégiques en matière d'intégration et de coopération régionales aux organes africains de réglementation des télécommunications.

D'autres organisations de la diaspora basées au Royaume-Uni, tout en menant des recherches et en étudiant de grandes orientations, fournissent également des services directs. Parmi les organisations de cette catégorie figurent ABANTU pour le développement et Akina Mama wa Afrika (AMwA). Ces deux organisations envisagent le développement sous l'angle de l'intégration d'une perspective " genre ". ABANTU cherche à influencer les décideurs pour les amener à prendre en compte les préoccupations des femmes. AMwA vise quant à elle à renforcer les capacités de leadership des femmes africaines. Ces deux organisations effectuent un gros travail de soutien en faveur des femmes africaines au Royaume-Uni et en Afrique. De plus, dans le cadre du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), les dirigeants africains se sont engagés à promouvoir le rôle des femmes dans le développement social et économique à travers une série de mécanismes, y compris le renforcement des capacités et la participation des femmes à la vie politique et économique des pays africains. La nature intersectorielle des questions de genre dans l'ensemble du processus de développement implique que des organisations telles que ABANTU et AMwA auront des rôles majeurs à jouer pour soutenir l'intégration régionale de l'Afrique.

La création de l'Union africaine et le grand enthousiasme avec lequel les dirigeants poursuivent le programme d'intégration de l'Afrique sont des développements relativement nouveaux. La mise en place ou l'orientation de structures de la société civile, dans la diaspora et en Afrique, pour assurer la liaison avec des processus et des structures politiques formels, ne vont pas nécessairement de soi et, quelles que soient les formes qui émergeront, elles seront dépassées par rapport aux processus politiques formels. Pour inciter les organisations de la diaspora au Royaume-Uni à soutenir les efforts d'intégration régionale, il faudra, entre autres, sensibiliser la diaspora à ces efforts et lui prouver qu'ils visent à remédier aux causes profondes des problèmes de développement de l'Afrique. La capacité des organisations de la diaspora et des individus ainsi que les efforts d'information de l'Afrique vers la diaspora entreront également en jeu.

Les réseaux spécialisés de connaissances et les organisations professionnelles africaines de la diaspora peuvent beaucoup contribuer aux efforts d'intégration régionale de l'Afrique. Nous ne devons toutefois pas perdre de vue les rôles majeurs que les organisations les moins intellectuelles de la diaspora africaine jouent dans les vies des Africains, au pays comme à l'étranger. Par le biais de telles organisation, a diaspora africaine peut participer massivement au développement de l'Afrique.



Encadré 1 : Université d'Hargeisa, étude de cas du Somaliland


Le projet de création de l'Université d'Hargeisa, dans le Somaliland, a été mené par la communauté somali du Royaume-Uni. Avec beaucoup de difficultés, l'Université d'Hargeisa a ouvert en septembre 2000 ses portes au premier lot d'étudiants inscrits au cours d'orientation préparatoire. Cet événement a été salué au niveau national comme au niveau international. Les efforts initiés vers le milieu de 1997 ont renforcé les liens entre les Somaliens de Somaliland et ceux de la diaspora, qui vivent dans des pays aussi éloignés que l'Australie, la Suède, le Koweit, les États-Unis ou l'Angleterre. Ce projet a bénéficié de l'appui du gouvernement du Somaliland, territoire qui n'est toujours pas reconnu au niveau international. De plus, un comité directeur basé à Londres, qui a combiné les compétences techniques et le leadership somaliens au savoir faire et à l'expérience britanniques, a travaillé en étroite collaboration avec un conseil intérimaire en Somaliland. Sur place, des hommes d'affaires locaux se sont également engagés à prendre totalement en charge la reconstruction du bâtiment, une école en ruines offerte par l'État, qui abritait en fait plus de 500 réfugiés somaliens rapatriés. Les Somaliens de Suède ont offert 750 chaises et tables et ceux du Koweit ont envoyé des ordinateurs. Au cours de la deuxième année du projet, le Somaliland Forum, un réseau mondial virtuel de Somaliens, a créé des groupes de travail spéciaux et des groupes de discussion électronique et organisé des conférences électroniques en temps réel.

Des consultations ont eu lieu entre le comité directeur basé à Londres et le conseil intérimaire de Somaliland - composé d'anciens, de membres du gouvernement en leur qualité propre et officielle, d'hommes d'affaires et de maires locaux - en vue d'identifier les disciplines devant bénéficier d'une attention immédiate sur la base des besoins locaux. Le comité directeur a pu exploiter ses compétences techniques pour élaborer un programme, un organigramme ainsi qu'un plan d'activité pour l'Université.

L'Université d'Hargeisa a permis de faire revenir bon nombre d'étudiants expatriés. Le tiers des étudiants inscrits pour les cours d'orientation sont revenus du Golfe, du Royaume-Uni et du Canada. Les élèves de l'enseignement secondaire qui auraient dû abandonner leurs études ou quitter le Somaliland pour les poursuivre peuvent maintenant suivre un enseignement supérieur dans leur pays. Le premier Vice-chancelier de l'université, un éminent scientifique somalien qui a travaillé au Canada pendant de nombreuses années, a accepté son poste à titre bénévole pour aider l'université dans la phase cruciale de démarrage.

 

La section suivante portera sur les défis lancés à l'Afrique par la mondialisation et sur la réponse tant attendue de l'intégration régionale. Cela étant, et avant de poursuivre, il convient de se pencher brièvement sur la nature de la diaspora africaine dans d'autres régions d'Europe. Comme des chercheurs l'ont fait remarquer (voir Al-Ali, Black and Koser : 1999), les conditions d'accueil, dans lesquelles la diaspora se trouve, influencent sa capacité mais aussi son désir d'entreprendre des activités d'assistance à sa région d'origine. Les Etats plus centralisés qui découragent le bénévolat ainsi que l'enregistrement officiel ou le financement de groupes; les lois et règlements restrictifs concernant l'acquisition de la nationalité ; la dispersion des Africains ; l'adoption, en fonction de l'appartenance ethnique, de divers modes de lutte pour la justice sociale et le respect des droits, sont autant de facteurs qui entravent les activités de la diaspora africaine dans beaucoup de pays d'Europe. Néanmoins, à en juger par les partenariats qu'AFFORD a établis avec les organisations de la diaspora africaine dans cinq autre pays européens (Belgique, France, Italie, Pays-Bas et Portugal), les activités de soutien à l'Afrique de ces groupes sont nombreuses et dynamique. Libercier et Schneider (1996 : 38) ont mené une étude de cas intéressante sur les Maliens vivant en France:

" En termes concrets, les transferts de fonds effectués par les immigrants ont un impact plus visible lorsqu'ils sont concentrés sur une région. C'est le cas dans la région de Kayes au Mali, région d'origine de la grande majorité des émigrés maliens en France. Cette région bénéficie des activités des associations d'émigrés qui ont, en outre, réussi à dynamiser les villages bénéficiaires : 39 des 42 associations de développement présentes en France sont également représentées dans les villages. Ces émigrés ont pris conscience de la nécessité de se fédérer pour pouvoir agir à l'échelle des districts ou de la région. De nombreuses associations ont été créées, regroupant les 15 à 40 villages d'une commune. Elles contribuent, entre autres, au développement de réseaux hydrauliques en vue d'améliorer la production agricole. Soixante-dix pour cent des immigrants basés en France qui sont originaires de la région de Kayes sont également des membres actifs de leurs associations villageoises. Sur une dizaine d'années, ils ont financé 146 projets représentant un budget total de 19,4 millions de francs français, dont 16,6 millions de francs étaient financés sur leurs économies, les 2,8 millions restants ayant été offerts par des ONG avec l'aide des donateurs internationaux. C'est ainsi que la réalisation de 64% de l'infrastructure des villages de la région de Kayes est attribuée aux travailleurs migrants. "

Plus récemment, on a noté que des groupes de Sénégalais originaires de régions proches et vivant en France ont également reconnu la nécessité de collaborer pour que leurs régions puissent mieux profiter de leur travail à l'étranger. Les notions d'intégration régionale et de collaboration panafricaine ne sont donc pas étrangères aux petites organisations locales de la diaspora.



5. Mondialisation et développement de l'Afrique

Le présent document n'a pas la prétention d'étudier en profondeur cette question complexe et très controversée. Toutefois, quelques observations pourraient nous permettre d'examiner le cadre dans lequel la diaspora africaine pourrait appuyer l'intégration régionale de l'Afrique. Le point majeur à souligner ici est que la mondialisation rend plus complexe l'environnement dans lequel les décideurs africains doivent faire des choix, ce qui leur impose d'exploiter des connaissances qui doivent être générées et utilisées plus rapidement dans des domaines de plus en plus interdépendants. Mais nous devons nous méfier de mal interpréter ou d'envisager le défi en termes purement technocratiques, et de ne retenir que la nécessité d'adopter les politiques en connaissance de cause et l'obligation pour les décideurs d'effectuer de choix meilleurs. Nous devons également être conscients des défis politiques posés par la mondialisation, en particulier, la nécessité de mettre en place une société civile africaine mondiale qui soit en mesure de combler le fossé démocratique naissant.

Les positions à l'égard de la mondialisation sont nombreuses et nous ne les examinerons pas toutes ici. Le débat a généralement été axé sur " ce qui est nouveau " et sur ce que l'on peut en faire. Certains avancent que ce que nous appelons mondialisation à l'heure actuelle n'est que la dernière phase de l'expansion et de l'exploitation capitalistes mondiales qui ont, il y a longtemps, mangé l'Afrique et les Africains, pour les vomir ensuite faute de les avoir digérés. Un tel point de vue voudrait dire qu'une place marginale a plus ou moins été accordée à l'Afrique sur la scène mondiale. D'après cette théorie, les Africains ont été rejoints tout récemment par des populations et des régions qui appartiennent en fait au Nord lui-même mais ne répondent plus aux exigences de l'accumulation des capitaux. Ainsi donc, nous avons maintenant un " Sud " au sein du " Nord " et un " Nord " au sein du " Sud ". Cette position appelle souvent à résister contre les processus de mondialisation ou à les renverser en faveur d'un système mondial plus propice à un développement équilibré et juste.

Le point de vue de grands dirigeants, tels que l'ancien Premier Ministre britannique, Margaret Thatcher, selon laquelle " il n'y a pas d'autres alternatives " a cédé la place à une position plus nuancée. S'il n'existe toujours pas d'alternatives à un régime économique néolibéral, on estime désormais possible de pallier à certains des effets néfastes de la mondialisation. Il convient ainsi de noter, qu'à la suite des attaques du 11 septembre perpétrées contre les États-Unis d'Amérique, une série de mesures politiques et de contrôle a été adoptée pour encadrer le libre échange alors que de telles mesures étaient considérées auparavant comme indésirables ou non réalisables (Elliot 2001).

D'autres estiment que, malgré une indéniable continuité, il existe beaucoup de nouveaux développements dans le cadre de la mondialisation. La génération de richesses dépend davantage de l'utilisation de la technologie et des connaissances et même les plus puissants sont désormais subordonnés à la logique d'un système mondial aux interconnexions hypersensibles.

Il est également accepté que même les personnes relativement faibles et vulnérables peuvent bénéficier des avantages découlant des processus de mondialisation. Cependant, nous ne devons pas perdre de vue le fait que ces processus sont basés sur une polarisation socioéconomique sans précédent entre les nantis et les démunis. La pauvreté et l'injustice sociale continuent à dépendre de la couleur de la peau au Nord comme au Sud. Si, comme l'a déclaré en 1900, WEB Du Bois (un des pères fondateurs du panafricanisme) " le problème du 20ème siècle est un problème de couleur ", quelle preuve avons-nous à ce début du 21ème siècle que ce problème a été résolu? Les défis lancés à l'Afrique et aux Africains par la globalisation nous amènent à envisager, en termes plus vastes, le rôle de la diaspora africaine dans l'intégration régionale de l'Afrique.

La crise mondiale actuelle suscitée par les attaques perpétrées à New York et à Washington est une indication de certains des défis que l'Afrique doit relever au cours de cette ère. Les dirigeants des puissances mondiales et certains commentateurs ont, tout au moins initialement, présenté les attaques du 11 septembre comme un conflit de civilisations. Le Président George Bush a parlé de coalition pour soutenir l'Amérique en tant que " pays de liberté ". Osama Bin Laden lui-même a décrit la situation dans des termes apparemment Huntingtoniens, affirmant qu'il s'agissait d'un conflit entre croyants et incroyants, même si, en des termes classiquement modernistes, il a revendiqué les droits, la dignité et la sécurité du peuple palestinien et des musulmans marginalisés à travers le monde.

Quoiqu'il en soit, c'est bien le système mondial qui a généré cette attaque. Pour de bonnes raisons, les commentateurs ont décrit Bin Laden comme un capitaliste de la Jihad, pratiquement un Jihadi.com. Tout en évitant initialement d'être découvert, le réseau Al-Qa'ida a eu recours à des techniques organisationnelles avancées pour mobiliser et déployer des partisans dans au moins 50 pays. Ces partisans se seraient communiqué des messages à travers des sites Web pornographiques. Le laxisme des contrôles sur la circulation des capitaux est tel qu'ils ont été en mesure de faire circuler de l'argent à travers le monde sans pratiquement laisser de traces. Ils se seraient même servis d'informations privilégiées sur les attaques, pour faire des transactions boursières avantageuses à la veille du 11 septembre. Certes, tout système peut être dangereux s'il tombe dans de mauvaises mains, mais un système qui, tout en étant entièrement interconnecté au niveau mondial, produit des inégalités, des désespérés, des frustrés et des personnes très dangereuses ainsi que des moyens de destruction redoutables, génère nécessairement une très grande instabilité.

Les attaques du 11 septembre ont été condamnées presque à l'unanimité, suscitant l'indignation à travers le monde, qui a exprimé ses condoléances aux victimes. Pourtant, cette crise ne départage pas les prétendus civilisés de ceux qui ne le sont pas. Beaucoup de " personnes éprises de liberté ", dont des millions d'Africains, sont exclues des avantages du système mondial qui est supposé leur accorder non seulement la liberté mais aussi l'égalité, la justice, la sécurité, des possibilités d'épanouissement, le bien-être, voire des repas suffisants chaque jour. Ces déshérités (soit la majorité de la population mondiale) doutent du mandat de la " guerre contre la terreur ". En effet, beaucoup de gouvernements sont engagés dans la coalition contre la terreur malgré l'opposition de la majorité de leurs citoyens. Bref, l'ordre mondial est confronté à une crise de légitimité.

Puisque n'importe quel groupe peut disposer des moyens et des méthodes de ce nouveau terrorisme, s'il est déterminé à saper l'ordre mondial et dispose des ressources nécessaires, nous vivons des temps dangereux.

L'illégitimité de l'ordre mondial est due non seulement aux inégalités sociales et économiques mais également aux mesures politiques et institutionnelles qui ont transféré le pouvoir à une institution mondiale telle que l'Organisation mondiale du commerce (OMC), sans accroître concomitamment son obligation redditionnelle et sans donner un accès démocratique aux citoyens du monde, à plus forte raison aux Etats plus faibles. Les manifestations anti-mondialisation qui sont maintenant dépassées par des événements plus récents ont souvent été contradictoires et faussées dans leurs objectifs, ce qui a amené à se demander quels intérêts elles servaient et au nom de qui elles étaient organisées. Ces protestations sont néanmoins un autre signe du mécontentement croissant vis-à-vis de l'ordre mondial et de la nécessité d'un changement fondamental.

Comme l'affirme le cadre conceptuel d'ADF III, "l'ère du nationalisme économique est révolue et celle de la mondialisation est ouverte… la leçon majeure à retenir de ces efforts d'intégration économique est que l'intégration régionale est un processus politique fondé sur la reconnaissance du fait que les intérêts souverains sont mieux servis par des actions régionales. Par conséquent, une forte volonté politique est la première étape nécessaire pour soutenir l'intégration régionale". Toutefois, si les dirigeants ont un rôle majeur et légitime à jouer dans ce processus d'intégration régionale, il importe qu'il ne soit pas imposé d'en haut, sans participation des populations. L'Union européenne (UE), qui a apparemment réussi une formation politique supra-nationale, offre de nombreuses leçons à l'Union africaine. Mais nous ne devons pas non plus oublier qu'à chaque occasion (la dernière étant le référendum effectué en Irlande), les Européens ont démontré leur hostilité à l'égard du progrès de l'intégration européenne telle qu'ils la perçoivent.

Les raisons de cette méfiance ou de l'hostilité des citoyens de l'Union européenne sont complexes et leur examen exhaustif n'entre pas dans le cadre du présent document. Cependant, la rapidité des changements, le sentiment de perte de contrôle et la crainte qu'une bureaucratie basée à Bruxelles, inaccessible et irresponsable, contrôle la vie des Européens, ainsi que la remise en question de leurs identités, sont autant de facteurs qui méritent attention. Une fois de plus, le déficit démocratique est clair.

En termes plus généraux, l'Afrique est confrontée, en cette ère de mondialisation, à des défis de deux ordres : politique et technique. En protégeant les intérêts des Africains et en favorisant leurs possibilités de bien-être et de prospérité, au moment où ils s'engagent à l'égard du NEPAD, les dirigeants et les décideurs africains doivent s'assurer que l'avancée vers l'intégration régionale produit des avantages tangibles attendus des Africains ordinaires en termes d'amélioration de leurs opportunités. Il conviendrait donc d'adopter des structures politiques garantissant l'obligation redditionnelle démocratique si l'on veut le succès à long terme de cette entreprise. Il faudra donc donner aux réalités locales une attention régionale et aux décisions régionales une traduction locale et établir une corrélation appropriée, articulée sur l'environnement mondial. Même si les structures de la société civile à l'échelle continentale sont élaborées et adaptées pour répondre au nouveau paysage politique de l'Afrique, comme nous pouvons l'espérer, le défi de l'adaptation politique ne sera pas relevé à l'intérieur des seules frontières de l'Afrique. Dans un certain sens, nous avons besoin aujourd'hui de voir la naissance d'une société civile africaine mondiale, ne serait-ce que parce que certaines des décisions majeures qui affecteront la transition et l'adaptation des institutions régionales africaines, sont prises par des instances mondiales telles que l'OMC.

La diaspora africaine a un rôle à jouer dans la mise en place de cette société civile africaine mondiale, en solidarité et en partenariat avec ses collègues d'Afrique. En termes politiques, dans le but d'améliorer les opportunités des Africains, la question est de savoir comment cette société civile africaine mondiale pourrait soutenir un leadership africain éclairé dans la mise en œuvre d'un programme d'intégration régionale. Le rôle d'une société civile africaine mondiale sera d'amener le leadership à rendre des comptes lorsqu'il s'éloigne de ces objectifs, notamment dans les instances internationales. De même, cette société civile devrait lancer un défi aux intérêts et institutions non africains, lorsque les intérêts de l'Afrique ne sont pas pris en compte.

Il n'est pas nécessaire, ici, d'envisager la création de nouvelles structures mais de faire en sorte, qu'ensemble, les OSC locales existantes (en Afrique comme) s'attachent à relever les défis auxquels l'Afrique est actuellement confrontée. A en juger par l'exemple des Sénégalais et des Maliens basés en France (voir plus haut), ainsi que par nos recherches limitées (Ndofor - Tah 2000), lorsqu'ils voient l'intérêt des activités de leurs organisations, les Africains de la diaspora collaborent avec efficacité et élargissent leurs réseaux pour atteindre leurs objectifs stratégiques. La diaspora africaine doit également canaliser ses efforts à travers les institutions et les mécanismes appropriés des pays hôtes dans lesquels elle est installée. C'est ainsi que la diaspora africaine basée au Royaume-Uni doit travailler, avec et par l'entreprise du gouvernement britannique ainsi qu'avec l'Union Européenne, en vue de soutenir l'intégration régionale de l'Afrique. De même, nous devons nous pencher davantage sur la création d'un environnement propice à la création d'institutions, parmi les Africains de la diaspora, pour soutenir l'intégration régionale de l'Afrique.

Cela étant, la société civile africaine mondiale ne doit pas se contenter d'organiser des groupes de pression et des activités de sensibilisation, en ce qui concerne les problèmes mondiaux qui touchent l'Afrique, elle doit également fournir un soutien technique visible et prodiguer des conseils aux gouvernements africains, aux institutions régionales et aux acteurs qui ont une influence sur la prise de décision et qui, dans certains cas, ont une volonté politique mais ne disposent pas de capacités techniques pour agir avec efficacité. En tout état de cause, une société civile africaine mondiale mal informée n'aura pas la crédibilité nécessaire pour agir sur la scène politique et constituera un handicap plutôt qu'un atout. Les réseaux de connaissances spécialisées et les compétences techniques de l'Afrique, au sein de la diaspora, ont un rôle considérable à jouer, dans le renforcement des capacités des dirigeants et des décideurs africains ainsi que de la société civile africaine mondiale naissante.

La section suivante examine le cadre dans lequel et par lequel la diaspora africaine pourrait canaliser son appui à l'intégration de l'Afrique. L'analyse se concentre principalement sur le Royaume Uni.

Suite : 6. Cadre d'action de la diaspora

 

3 - 8 mars 2002, Addis-Abeba, Ethiopie

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Dernière mise à jour: February 11, 2002 10:44 .