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MARS 2004

Journée Internationale de Tolérance Zéro aux MGF

Vendredi 6 février
Addis Abeba

Discours de soutien
Prononcé par Joséphine Ouedraogo
Représentante de la Commission économique pour l’Afrique
Directrice du centre africain pour le genre et le développement

Excellence,


Madame la Présidente du Comité inter-africain de lutte contre les pratiques néfastes à la santé des femmes et des filles,
Mesdames et Messieurs les membres du Corps diplomatique,
Mesdames et Messieurs les représentants des organisations internationales,

C’est pour moi un très grand honneur de prendre la parole une fois de plus devant cette auguste assemblée au nom de la Commission économique pour l’Afrique à l’occasion de la célébration de la première journée internationale de tolérance zéro aux mutilations génitales féminines.

Il y’a un an déjà, nous étions réunis ici, à Addis Abeba, autour du Comité Interafricain de lutte contre les pratiques traditionnelles néfastes à la santé des femmes et des filles, et ce, pour reconnaître ensemble l’importance d’instaurer une journée internationale de Tolérance Zéro.

Aujourd’hui, l’opportunité nous est donnée de célébrer cette première journée internationale.

« Célébrer » n’est certes pas le terme approprié, car le sujet sur lequel porte cet évènement n’incite point à la fête, mais plutôt à la réflexion et à l’action militante.

Au moment où nous exprimions les premières idées sur l’instauration d’une journée internationale consacrée à la Tolérance Zéro aux FGM, notre vœu était que cette journée soit l’occasion de faire un bilan des actions entreprises durant l’année écoulée, et dégager ainsi- ensemble- de nouvelles pistes d’intervention politique ou technique pour l’année suivante.
Ici, il y’a lieu de féliciter le Comite interafricain pour avoir tenu compte de ces orientations dans le programme de la conférence.

Comme vous le savez, la Commission économique pour l’Afrique n’est certes pas une agence de financement. Sa mission principale est plutôt de faciliter le dialogue politique, l’interaction entre les acteurs du développement, le renforcement des capacités, l’émulation des savoirs et le soutien stratégique, en cas de besoin.

C’est dans cet esprit que je voudrais partager avec vous ces réflexions :

Mesdames, Messieurs,
La vision dominante qui est entretenue sur notre continent, l’Afrique, porte essentiellement sur la situation de ses populations; et nous renvoie constamment aux problèmes de l’insécurité alimentaire, de la pauvreté chronique, aux conflits armés, et bien entendu, à la pandémie du SIDA qui a fait jusqu’ici des millions de morts.

Parallèlement, le statut des femmes et des fillettes africaines, notamment sur le plan légal, est encore fortement dominé par nos coutumes, nos traditions et nos religions; laissant ainsi aux différentes communautés locales la latitude de trancher souverainement sur des questions qui touchent directement la vie et la sécurité de ces femmes et de ces fillettes.

Comme je le disais l’an passé, notre identité africaine serait occultée si nous nous mettions à renier nos coutumes et nos traditions les plus nobles. En même temps, n’est-il pas de notre devoir de reconnaître, de combattre et d’abandonner celles qui brisent la vie ?

C’est ainsi que de nos jours encore, des jeunes femmes se trouvent condamnées à la mort par lapidation, pour cause d’adultère. D’autres se retrouvent mariées au beau-fils, afin de respecter les consignes du veuvage.
D’autres encore sont promenées nues dans leur village au décès de leur mari, pour les soustraire à toute éventualité de mariage, etc.

Mesdames, Messieurs,

Nous avons accueilli avec fierté l’adoption par les Chefs d’état et de gouvernement, du Protocole additionnel à la Charte africaine des droits de l’Homme relatif aux droits des femmes; même si nous savons que sa mise en application effective exigera des années de sensibilisation et de plaidoyer politique et social.

Cependant, l’Afrique n’est pas le seul continent où les droits fondamentaux des femmes sont bafoués quotidiennement.
Les viols
Les brûlures des belles filles
La traite des fillettes
La prostitution forcée
Les violences domestiques contre les femmes
L’utilisation du corps de la femme comme marchandise
publicitaire,
La pornographie
L’inceste commis par des pères sur leurs filles, etc. sont tous autant d’exactions et d’abus où la dignité et l’intégrité physique de la femme sont chaque jour menacées, marchandées, attaquées, voire même démolies, quelque part dans le monde.

Chaque jour, l’humanité même de la femme est remise en cause, cette humanité qu’elle a en partage avec l’homme.
La femme, pourtant créature divine au même titre que l’homme, est perçue comme étant dénudée de sensibilité, et s’en trouve privée de sa volonté d’action, comme de sa liberté.

Cette attitude réductrice à l’égard de la femme, trouve ses racines dans une conception patriarcale des relations sociales ; mais elle se nourrit aussi de l’extérieur, par cette hiérarchie des nouvelles valeurs internationales, dominée essentiellement par l’appât du gain, du luxe et de la facilité, fût-ce au détriment de la dignité humaine, et parfois même au détriment de la vie des plus faibles et des plus démunis.

Notre bataille pour les droits fondamentaux des femmes, peut-elle s’appuyer uniquement sur l’adoption de lois nationales alignées sur la Convention pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes, et sur le Protocole additionnel sur les droits des femmes?
Ces instruments, qui protègent bien sûr la dignité, l’intégrité et la liberté de la femme, seront-ils suffisants pour restaurer sa véritable humanité dans la conscience et la pratique collectives ?

Mesdames et Messieurs,

Je crois que la vraie question aujourd’hui est de savoir comment évoluer d’une vision de la femme comme être vivant tout court, vers une autre vision qui l’accepte comme un être humain, doté d’une volonté, d’une conscience et d’un esprit ayant toutes les capacités que possèdent toute créature humaine !

Pour l’Afrique, cette question devient pertinente, voire légitime, si nous voulons vraiment résoudre les problèmes fondamentaux de développement.

L’une des réponses à cette question se ferait, peut-être, en construisant sciemment et collectivement une interdépendance positive entre la dimension culturelle et morale d’une part, et les enjeux du développement économique et social d’autre part.
Cette construction associerait forcément les leaders politiques de notre développement aux leaders d’opinion, aux chefs religieux, etc. dans une quête commune de normes morales et culturelles citoyennes.

Mesdames,
Messieurs,

Nous avons hâte de vivre dans un espace social où la faim, la soif, l’ignorance, le viol conjugal, l’excision et l’infibulation, le mariage forcé, seraient relégués à la mémoire historique.

Nous avons hâte de vivre dans un espace social où lire et écrire, circuler en toute sécurité, accoucher sans risque de perdre la vie, avoir des rapports conjugaux sans risque d’attraper le virus du Sida, etc. seront devenus les fondements normaux, voire légitimes, d’une vie digne, accessible à tous et à toutes.

Certes, l’action des organisations de la société civile produit chaque jour des résultats concrets sur le terrain, et nous continuons à rendre hommage au militantisme des Comités nationaux de lutte contre l’excision. Mais puisse cet engagement militant aboutir sur la mobilisation - tant attendue- des leaders de nos pays.

C’est pourquoi la CEA applaudit l’organisation de la marche prévue demain vers le siège de l’Union africaine, ancre du leadership politique de notre continent.

Nous espérons ainsi interpeller les Chefs d’état pour qui, je suis sûre, il devient de plus en plus insoutenable que la moitié de leurs peuples soit soumise aux violences de toutes sortes

La Commission économique pour l’Afrique marchera demain à vos côtés, pour s’associer à ce cri de colère, et réclamer que soit restaurée la dignité qu’on a ravie à des millions de femmes en Afrique.

Mesdames et Messieurs,

Nous espérons que l’année prochaine, à la même date, nous pourrons compter un plus grand nombre de leaders africains qui s’exprimeront ouvertement contre toutes ces pratiques avilissantes, non seulement à l’égard des femmes, mais aussi à l’égard des fillettes, des réfugies, des populations déplacées et de l’ensemble de nos peuples.

Je vous remercie.

© Copyright African Centre for Gender & Development [ACGD], United Nations Economic Commission for Africa [UNECA], 2002