Cinquante-huitième session de la Conférence des ministres africains des finances, de la planification et du développement économique
Thème :
La croissance par l’innovation : exploiter les données et les technologies de pointe au service de la transformation économique de l’Afrique
Allocution
prononcée par
M. Claver Gatete
Secrétaire général adjoint de l’Organisation des Nations Unies et
Secrétaire exécutif de la CEA
2 avril 2026
Tanger (Maroc)
Son Excellence Monsieur Aziz Akhannouch, Premier Ministre du Royaume du Maroc,
Son Excellence Madame Nadia Fettah, Ministre marocaine de l’économie et des finances et présidente du Bureau sortant,
Son Excellence Monsieur Mahamoud Ali Youssouf, Président de la Commission de l’Union africaine,
Mesdames et Messieurs les ministres des finances, de la planification et du développement économique,
Mesdames et Messieurs les chefs de délégation et représentants des institutions partenaires,
Distingués représentants,
Mesdames et Messieurs,
C’est un grand honneur pour moi de vous souhaiter la bienvenue à la cinquante-huitième session de la Conférence des ministres africains des finances, de la planification et du développement économique de la CEA, qui se tient ici à Tanger sur le thème : « La croissance par l’innovation : exploiter les données et les technologies de pointe au service de la transformation économique de l’Afrique ».
Permettez-moi tout d’abord d’exprimer notre profonde gratitude à Sa Majesté le roi Mohammed VI pour son leadership et son engagement constants en faveur du développement et de l’intégration régionale de l’Afrique.
Je tiens également à exprimer ma profonde gratitude à Son Excellence le Premier ministre Aziz Akhannouch pour avoir honoré de sa présence la cérémonie d’ouverture de cette session.
Votre présence ici aujourd’hui, M. le Premier Ministre, témoigne avec force de l’engagement indéfectible du Maroc en faveur de la coopération régionale, de l’innovation et de la croissance inclusive sur l’ensemble de notre continent.
Je tiens à adresser mes sincères remerciements au Gouvernement et au peuple marocains pour leur chaleureuse hospitalité, ainsi qu’à Mme Nadia Fettah, présidente du Bureau sortant, pour sa direction éclairée au cours de l’année écoulée.
Je tiens également à saluer le partenariat solide entre la Commission de l’Union africaine, le système des Nations Unies et nos partenaires au développement, dont la collaboration ne cesse de renforcer l’importance de cette conférence.
Je tiens tout particulièrement à remercier le Président de la Commission de l’Union africaine pour sa présence et pour l’importance qu’il accorde aux enjeux de développement de l’Afrique.
Excellences,
Nous nous réunissons à un moment où l’incertitude mondiale est à son comble.
Certes, notre monde a déjà été confronté à des crises par le passé : des chocs énergétiques des années 1970 à la crise financière mondiale de 2008, en passant par la pandémie de COVID- 19.
Mais la situation actuelle est particulièrement préoccupante.
Le conflit qui s’intensifie au Moyen-Orient a déjà des répercussions sur les marchés de l’énergie et les flux commerciaux, avec des conséquences qui pourraient s’avérer encore plus lourdes.
Pour l’Afrique, il ne s’agit pas d’un phénomène lointain. C’est une question de survie économique.
La hausse des prix de l’énergie, le resserrement des conditions financières et la perturbation des voies commerciales se répercuteront rapidement sur nos économies, mettant à rude épreuve une marge de manœuvre budgétaire déjà restreinte et mettant à nu des vulnérabilités structurelles.
Mais même au milieu de ces bouleversements, de nouvelles possibilités commencent à se dessiner.
Alors que les routes commerciales traditionnelles traversant la mer Rouge et le détroit d’Ormuz sont de plus en plus encombrées, l’Afrique se positionne rapidement comme un corridor logistique mondial, le port de Lamu au Kenya ainsi que ceux de Durban et de Maputo enregistrant des pics de trafic sans précédent.
De plus, la compagnie Ethiopian Airlines est en train de devenir un pont aérien essentiel entre l’Asie et l’Europe, et le Nigéria a engrangé des recettes pétrolières exceptionnelles.
En effet, dans ce contexte mondial en pleine mutation, une chose apparaît de plus en plus clairement : ce sont les pays capables de transformer l’innovation en productivité, en compétitivité et en richesse qui acquerront un avantage concurrentiel décisif.
Où en est donc l’Afrique ? Et surtout, comment doit-elle se positionner ?
Les perspectives de croissance de l’Afrique sont encourageantes, avec des prévisions avoisinant les 4 % en 2026. Mais une croissance sans transformation est une croissance sans élan.
Trop souvent, cela n’a pas permis d’apporter les changements structurels, les gains de productivité ou les créations d’emplois à grande échelle dont notre population a besoin.
Trop souvent, nos économies se sont développées sans modifier en profondeur ce qu’elles produisent, la manière dont elles se font concurrence ou l’endroit où la valeur est créée.
Au fond, la transformation qui est devant nous n’est pas simplement technologique ; c’est une question macroéconomique.
Nos choix budgétaires, nos stratégies en matière d’endettement et nos priorités d’investissement sont-ils en phase avec la transformation à long terme ?
Dans bon nombre de nos pays, l’étroitesse de la marge de manœuvre budgétaire, l’augmentation des charges liées au service de la dette et le coût élevé de l’emprunt freinent les investissements.
Il est donc essentiel non seulement d’accroître les investissements, mais aussi d’en améliorer la qualité en ciblant les secteurs qui favorisent la productivité, la diversification et la résilience.
La politique macroéconomique doit donc aller au-delà de la stabilisation à court terme pour soutenir activement la transformation et faire en sorte que les investissements publics, les stratégies de financement et la gestion de la dette soient alignés sur les résultats en matière de développement.
C’est pourquoi l’innovation doit être abordée dans le cadre d’une politique globale et intégrée qui relie le financement, la technologie et les changements structurels.
La question essentielle n’est pas l’accès à la technologie en soi ; c’est plutôt sa diffusion effective dans les secteurs productifs.
Il y a bien sûr des progrès importants sur lesquels s’appuyer.
Au Ghana, au Kenya et au Rwanda, par exemple, les plateformes numériques et les innovations dans le domaine des technologies financières élargissent l’accès au financement ; au Botswana, les technologies agricoles intelligentes améliorent la productivité et la résilience face aux changements climatiques ; et en Afrique du Sud, au Maroc et, en Namibie les investissements dans les énergies renouvelables et l’hydrogène vert ouvrent de nouvelles perspectives pour le développement industriel.
Il n’empêche que les progrès restent inégaux.
Sans mesures décisives, nous risquons de nous retrouver en situation de marginalisation numérique, de voir les écarts de productivité se creuser et d’assister à une externalisation continue de la valeur des économies africaines.
Au cœur de ce débat se pose une question fondamentale : qui crée de la valeur à partir de nos données, de nos innovations et de nos marchés – et qui en tire profit ?
Malgré l’essor des activités numériques sur l’ensemble du continent, une part importante de la valeur – qu’il s’agisse des revenus générés par nos données, de la propriété des algorithmes et de la propriété intellectuelle, ou des bénéfices tirés des plateformes numériques – continue d’être captée ailleurs.
Cela doit changer.
Il faut mettre en place des politiques ciblées pour garantir que les pays africains conservent la valeur de leurs données et en tirent profit grâce à des cadres de gouvernance, des systèmes réglementaires et des mécanismes fiscaux numériques efficaces.
La question n’est donc pas de savoir si l’Afrique est capable de se transformer, mais à quel point nous sommes prêts à agir rapidement et de manière réfléchie.
Permettez-moi donc de mettre en avant quatre priorités étroitement liées qui peuvent aider l’Afrique à tirer parti de l’innovation et des technologies de pointe pour opérer une transformation économique durable.
Premièrement, l’Afrique doit investir dans les fondements d’une économie moderne.
Sans un approvisionnement énergétique fiable, une connectivité numérique solide et une infrastructure de données robuste, l’innovation sera freinée et la transformation, aussi bien conçue soit-elle, restera hors de portée.
Nous devons dynamiser, interconnecter et numériser nos économies, car aucun pays ne peut être compétitif au XXIe siècle en s’appuyant sur des structures analogiques.
La situation géopolitique mondiale actuelle montre clairement pourquoi la sécurité énergétique et la souveraineté des données constituent des impératifs stratégiques.
Cela nécessite d’accélérer les projets d’infrastructure, notamment ceux relevant du Programme de développement des infrastructures en Afrique mené par l’Agence de développement de l’Union africaine-Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique, et de donner la priorité aux systèmes de données régionaux.
Deuxièmement, nous devons investir résolument dans les ressources humaines.
Nos systèmes d’enseignement et de formation doivent s’adapter aux exigences d’une économie en pleine mutation, portée par les technologies, afin que la jeunesse africaine ne se contente pas de participer au changement, mais en soit le moteur.
Elle doit être en mesure de concevoir, d’adapter, de mettre en œuvre et de déployer à grande échelle des solutions adaptées aux réalités africaines.
Troisièmement, aucun pays ne peut se transformer isolément.
L’Afrique doit donc agir collectivement en mettant efficacement en œuvre la Zone de libre-échange continentale africaine.
L’échelle a son importance.
À cet égard, la ZLECAf offre une plateforme permettant d’élargir les marchés, de donner aux entreprises l’occasion d’exercer leurs activités au-delà des frontières, de tirer parti de mécanismes tels que le Système de paiement et de règlement panafricain pour les paiements transfrontaliers en monnaies locales, et d’accélérer la diffusion de l’innovation à travers le continent.
Quatrièmement, nous devons aborder la question du financement – de front et de manière stratégique.
Une transformation à grande échelle nécessite un financement à grande échelle.
Cela implique de renforcer la mobilisation des ressources nationales, de stimuler les investissements privés et de mettre en œuvre des instruments innovants tels que le financement mixte et les échanges de dette contre des mesures climatiques.
Il faut également s’attaquer au coût élevé du capital et aux primes de risque qui continuent de freiner les économies africaines, ainsi qu’au lien entre le climat et la dette qui entrave les investissements durables.
Excellences,
Les décisions que nous prendrons détermineront la réponse à la question de savoir si l’Afrique parviendra à mettre en place des économies résilientes et diversifiées, capables de créer des emplois décents et d’être compétitives sur la scène économique mondiale.
C’est d’elles que dépendra la question de savoir si la jeunesse de notre population se traduira par un dividende démographique – ou par une occasion manquée.
La présente session de la Conférence offre une occasion unique de tracer la voie à suivre. Le moment que nous vivons aujourd’hui ne se prête pas à des changements graduels ; il nécessite une transformation à grande échelle.
Et la Commission économique pour l’Afrique est toujours prête à vous soutenir dans cette entreprise, qui nous verra travailler ensemble, avec détermination et dans l’urgence.
Je vous remercie de votre aimable attention.
