par Stephen Z. Chundama & Aminata Dembele
*Avertissement : Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs.
Alors que l’Afrique explore encore les moyens de tirer parti du potentiel transformateur de l’Intelligence artificielle (IA), sans doute l’innovation la plus disruptive de notre époque, une autre révolution technologique se profile à l’horizon. L’informatique quantique, autrefois considérée comme une ambition scientifique lointaine, progresse à un rythme sans précédent et pourrait bouleverser les économies, les industries, la sécurité numérique, les systèmes de paiement et la recherche scientifique.
Pour l’Afrique, la question n’est pas de savoir si l’informatique quantique transformera le monde, mais si le continent sera prêt à y faire face.
L’informatique quantique changera-t-elle le monde au-delà de ce que l’IA est capable de réaliser ?
Alors que les ordinateurs classiques traitent l’information à l’aide de bits binaires, les ordinateurs quantiques utilisent des bits quantiques, ou qubits, grâce à des phénomènes appelés superposition et intrication quantique. Cette capacité distingue fondamentalement l’informatique quantique de l’informatique classique grâce à son aptitude à traiter simultanément d’immenses quantités d’informations. Cependant, l’informatique classique et l’informatique quantique, deux des innovations les plus disruptives de notre époque, ne sont pas concurrentes, mais se complètent efficacement car elles résolvent des problèmes fondamentalement différents. Tandis que l’IA excelle dans l’apprentissage automatique, la reconnaissance de formes, le traitement du langage naturel et la prise de décision, l’informatique quantique traite des simulations physiques complexes et des optimisations mathématiques à des vitesses sans précédent. L’IA est notamment indispensable pour stabiliser et calibrer le matériel quantique, tandis que l’informatique quantique alimentera la prochaine génération d’IA hyper-avancée et économe en énergie.
À ce propos, en 2019, une expérience de suprématie quantique a été menée ; le processeur quantique Sycamore de Google a résolu un problème complexe en 200 secondes, alors qu’un supercalculateur classique aurait mis environ 10 000 ans pour résoudre le même problème. De même, en 2020, le processeur quantique USTC Jiuzhang de Chine a résolu un problème différent en 200 secondes, alors qu’un supercalculateur classique aurait mis environ 0,6 milliard d’années pour effectuer les mêmes calculs.
Bien que les capacités de calcul quantique à grande échelle et commercialement applicables soient encore en développement, les progrès technologiques rapides et les récentes déclarations politiques laissent penser que l'ère des applications commerciales pourrait arriver plus tôt que prévu. Parmi les nombreuses innovations de rupture qu’elle apportera, on peut citer l’accélération des progrès dans le domaine de la santé et la découverte de médicaments, grâce à sa capacité à simuler avec précision les interactions entre les molécules et les systèmes biologiques, permettant ainsi des traitements plus efficaces. Le calcul quantique devrait également révolutionner la production agricole en facilitant l’agriculture de précision par l’optimisation des chaînes d’approvisionnement complexes et des intrants agricoles tels que les engrais, les systèmes d’irrigation et le développement de cultures résistantes au climat. De plus, l’informatique quantique a le potentiel d’accélérer la découverte de matériaux plus économes en énergie pour les batteries, les panneaux solaires et les systèmes de stockage d’énergie, entre autres.
Que font les pays pour atténuer les dangers liés aux capacités de calcul quantique ?
Bien que l’informatique quantique promette d’énormes avantages et un potentiel incommensurable pour améliorer la civilisation humaine et soulager la souffrance, ses capacités introduisent des risques sans précédent dans le paysage financier, sécuritaire, numérique et de protection de la vie privée mondial actuel. Plus précisément, les économies modernes dépendent fortement du chiffrement des données pour protéger les transactions financières, les communications gouvernementales, les dossiers médicaux, les informations militaires, les services de télécommunications privés et les infrastructures critiques telles que les services publics. Cependant, nombre des normes de chiffrement utilisées aujourd’hui ont été conçues pour résister aux attaques d’ordinateurs classiques binaires, et non d’ordinateurs quantiques. Lorsque des ordinateurs quantiques suffisamment puissants seront disponibles, les systèmes de chiffrement largement utilisés pourraient facilement devenir vulnérables. Cela a suscité de vives inquiétudes parmi les gouvernements, les institutions financières et les experts en cybersécurité du monde entier, notamment concernant les programmes présumés de type « Collecter maintenant, déchiffrer plus tard», où des acteurs malveillants pourraient déjà collecter et stocker d’énormes quantités d’informations chiffrées aujourd’hui, dans l’espoir de les déverrouiller une fois que les ordinateurs quantiques seront suffisamment puissants. L’implication est claire : les données sensibles transmises aujourd’hui pourraient être menacées à l’avenir si les organisations et les gouvernements ne procèdent pas rapidement à une transition vers des systèmes de sécurité résistants à l’informatique quantique.
Cela dit, de nombreux pays se préparent déjà à l’ère quantique. Alors que les États-Unis ont investi massivement dans la recherche quantique, le développement technologique et la modernisation de la cybersécurité, la Chine s’est imposée comme un leader mondial des communications et infrastructures quantiques, notamment dans le développement de réseaux de communication quantique par satellite.
En juillet 2026, le total des engagements d’investissement du secteur public mondial dans les technologies quantiques atteignait un montant estimé à 65,9 milliards de dollars des États-Unis, auxquels s’ajoutaient les 10 milliards de dollars de financement par capital-risque apportés en 2025.
Figure 1 : Les 10 principaux pays investissant dans les technologies quantiques (milliards de dollars des États-Unis)

Source: QuantumPath (2026)
Bien que les estimations susmentionnées puissent être affectées par une asymétrie d’information - les acteurs étatiques divulguant rarement avec précision les financements alloués à la recherche ayant des implications militaires et sécuritaires -, le message est clair : les principales économies considèrent l’informatique quantique comme une innovation stratégique pour la compétitivité économique, la supériorité dans la cyberguerre ainsi que le leadership scientifique et technologique.
Que doit faire l’Afrique à présent ?
En raison d’investissements insuffisants dans la recherche et le développement, avec une moyenne de 0.4 % du PIB contre une moyenne mondiale de 2 %, l’Afrique a historiquement agi comme un simple bénéficiaire et utilisateur final de technologies de rupture. Malheureusement, l’émergence de l’informatique quantique risque d’accentuer encore davantage les disparités technologiques existantes entre l’Afrique et le reste du monde. En somme, les pays qui investissent précocement dans la recherche, les talents et les infrastructures sont susceptibles d’acquérir des avantages stratégiques, tandis que ceux qui restent passifs pourraient devenir de plus en plus dépendants de technologies développées ailleurs.
Se préparer à l’ère de la suprématie quantique ne signifie pas que l’Afrique doive tenter de rivaliser avec les économies riches et développées en consacrant d’importantes quantités de ressources rares au développement de technologies quantiques. Il s’agit plutôt d’adopter une approche intelligente, stratégique et proactive, fondée sur des partenariats internationaux, la sensibilisation et le renforcement des compétences.
Au milieu de l’année 2026, le président américain a signé deux décrets majeurs intitulés « Ouvrir la voie à la prochaine frontière de l’innovation quantique » (EO 14413) et « Sécuriser la nation contre les attaques cryptographiques avancées » (EO 14412) ; ce dernier ordonne aux agences gouvernementales de faire migrer tous les actifs civils de grande valeur et les systèmes à fort impact vers des normes sécurisées résistantes au quantique d’ici le 31 décembre 2030. Cette mesure témoigne de l’importance et de l’urgence de se préparer au « Q-Day », au moment où les ordinateurs quantiques seront capables de briser instantanément les normes de chiffrement classiques. C’est pourquoi le continent doit sensibiliser de toute urgence les décideurs politiques, les institutions régionales et les partenaires au développement aux opportunités ainsi qu’aux risques existentiels liés aux technologies quantiques. Outre l’investissement dans le développement des compétences en sciences quantiques, il est impératif que l’Afrique évalue sa préparation à la cybersécurité post-quantique ; les gouvernements, les institutions financières et les opérateurs d’infrastructures critiques doivent notamment évaluer leur exposition aux risques de cybersécurité liés au quantique et commencer à planifier l’adoption de normes de chiffrement résistantes au quantique.
Afin d’orienter la réponse immédiate et future de l’Afrique, le continent doit élaborer une stratégie et une feuille de route africaines en matière de technologies quantiques, appuyées par des institutions régionales spécialisées chargées de coordonner la sensibilisation, la recherche, les débats politiques, le développement des talents et le partage des connaissances. Bien que quelques ONG panafricaines aient amorcé une réflexion stratégique sur la position de l’Afrique dans ce domaine, un ancrage institutionnel régional, via une feuille de route continentale adoptée par l’Union africaine et fondée en partie sur la Feuille de route quantique pour l’Afrique et le Mémorandum du Consortium quantique africain, garantira une approche coordonnée, cohérente et collaborative de la préparation au quantique.
Conclusion
Comme le démontrent les chercheurs de premier plan à travers le monde, nous évoluons déjà dans une ère de suprématie quantique, alors que la course mondiale aux armements, motivée par des enjeux géopolitiques, pour la domination et le passage à l’échelle industrielle de l’informatique quantique s’accélère sous l’effet d’un afflux rapide de talents et de capitaux. Tout comme l’IA transforme les industries aujourd’hui, l’informatique quantique redéfinira ce qui est possible demain.
En raison de la priorité sans précédent accordée par les gouvernements du monde entier, motivée par des enjeux de cybersécurité et des implications militaires, l’avènement des capacités quantiques à grande échelle pourrait ne pas être annoncé par des gros titres retentissants ou des conférences de presse spectaculaires. En d’autres termes, le monde pourrait ne pas réaliser immédiatement que le « Q-Day» (jour Q) est arrivé ; toutefois, la plupart des experts s’accordent à dire que cette échéance approche à grands pas et pourrait survenir bien plus tôt que prévu. C’est pourquoi l’Afrique ne peut se permettre d’attendre et doit accélérer la transition vers des normes post-quantiques déjà existantes, telles que les normes NIST FIPS 203/204/205. Les risques et les opportunités liés à l’informatique quantique sont évidents. Il est temps d’agir, et ce, dès MAINTENANT !
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