Lusaka, Zambie — Depuis des décennies, la Zambie se trouve à la croisée des chemins. Frontalière de neuf pays, elle est à la fois nation d’origine, de transit et de destination. Des mineurs de cuivre qui ont bâti le pays aux réfugiés qui y ont trouvé refuge, la migration est intrinsèquement liée à son tissu social et économique.
Un dialogue technique multipartite s’est tenu récemment à Lusaka afin de faire le point sur les progrès de la Zambie concernant le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (PMM). Le message de cette réunion de trois jours était clair : la Zambie dispose des politiques et de la volonté nécessaires, mais un important déficit de mise en œuvre l’empêche d’exploiter pleinement le potentiel de la mobilité humaine pour le développement.
Les fondements : Un cadre politique solide
La Zambie ne part pas de zéro. Depuis son dernier rapport à l’ONU en 2020, le pays a mis en place un cadre juridique et politique solide. La présentation de l’Ambassadeur de l’Union africaine pour la jeunesse et les migrations auprès de l’OIM, M. Walter Kasempa, a mis en lumière des étapes clés, notamment la Politique nationale des migrations (2022), la Politique relative à la diaspora et la Loi sur les réfugiés (2017).
Enfin, la Zambie est liée par des accords régionaux tels que les Protocoles de libre circulation du COMESA et de la SADC, qui correspondent étroitement aux objectifs du Plan mondial pour la gouvernance des migrations (PMG). De ce fait, le pays se positionne non pas comme une nation confrontée à un « problème de migration », mais comme une nation offrant une « opportunité de mobilité humaine ».
Cependant, comme l’ont révélé les discussions de la réunion, une politique sur le papier ne se traduit pas nécessairement par des changements concrets sur le terrain.
Le défi : Le « déficit de mise en œuvre »
Le principal défi identifié par les parties prenantes peut se résumer à quatre faiblesses systémiques :
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Le manque de données : On ne peut gérer ce qu’on ne mesure pas. La gouvernance des migrations en Zambie est entravée par la fragmentation des données. Le recensement n’a lieu qu’une fois tous les dix ans et la coordination entre les différents organismes gouvernementaux chargés de collecter les données sur les migrations est insuffisante. Par exemple, si l’on connaît approximativement le nombre d’arrivées, le suivi des départs et des retours migratoires est très limité, ce qui rend l’élaboration de politiques proactives quasi impossible.
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Institutions cloisonnées : Les politiques sont souvent mises en œuvre de manière isolée. La coordination entre les ministères du travail, de l’intérieur et du développement communautaire est faible. Il en résulte des services fragmentés pour les migrants vulnérables et une mise en œuvre décousue des plans nationaux.
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Facteurs économiques de vulnérabilité : La migration est souvent une stratégie d’adaptation face à la pauvreté, au chômage des jeunes et aux chocs climatiques (comme les sécheresses dans la province du Sud). Bien qu’une protection sociale existe, elle n’est pas encore adaptée aux réalités migratoires, laissant de nombreux travailleurs migrants du secteur informel sans accès à un travail décent ni à une protection juridique.
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Lacunes juridiques et de protection : Même lorsque des lois existent, leur application est inégale. Le recours systématique à la détention des migrants persiste, faute d’alternatives. Les mécanismes formels permettant un recrutement éthique des travailleurs migrants ou facilitant l’investissement de la diaspora dans l’avenir du pays sont également limités.
De l’engagement à l’action : Recommandations stratégiques
Pour passer des politiques à la pratique, le dialogue de Lusaka a abouti à une série de recommandations concrètes visant à combler le fossé entre les politiques mises en œuvre et les mesures concrètes :
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Créer un système de données intégré : La Zambie a besoin d’une plateforme unique et sécurisée pour le partage de toutes les données relatives aux migrations (permis de travail, gestion des frontières, enquêtes). L’intégration de questions sur les migrations dans les enquêtes annuelles existantes permettrait également de suivre les tendances en temps réel, sans attendre le prochain recensement.
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Faire du développement un atout pour les migrants : Le seuil d’investissement élevé (actuellement de 150 000 dollars des États-Unis) qui empêche la plupart des Zambiens de la diaspora d’investir dans leur pays d’origine devrait être revu. En abaissant les obstacles et en renforçant les liens avec la diaspora, la Zambie peut faire des quelque 278 000 Zambiens vivant à l’étranger de puissants moteurs de développement.
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Passer de la détention à une gestion fondée sur les droits : La révision en cours de la loi sur l’immigration est une occasion privilégiée de faire de la détention une mesure de dernier recours. Investir dans des solutions alternatives communautaires, telles que la gestion de cas et les obligations de déclaration, permettrait de protéger les droits des migrants vulnérables, notamment les familles et les enfants.
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Formaliser la migration de main-d’œuvre : Face à une population jeune importante et un taux de chômage élevé, la Zambie doit accélérer la réglementation des agences de recrutement privées afin de prévenir l’exploitation. La négociation proactive d’accords bilatéraux de travail avec les principaux pays de destination garantirait un recrutement éthique et des conditions de travail décentes pour les Zambiens travaillant à l’étranger.
Le rôle de la CEA : Un partenaire stratégique
Tout au long de ce processus, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) s’est révélée être un partenaire essentiel. Comme l’a souligné la Directrice de la Division du développement socio-économique, Zuzana Schwidrowski, dans son discours d’ouverture, pour l’Afrique, la migration est un puissant moteur de développement, alimenté par les commerçants, les étudiants et les transferts de fonds, et non une crise à gérer.
Le rôle de la CEA en Zambie est celui de conseiller en politique de haut niveau. Dans le cadre de son projet conjoint avec la Commission de l’Union africaine sur le thème « Migrations internationales en Afrique : construire un récit positif », la CEA aide la Zambie à repenser la migration comme une opportunité économique liée à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Elle fournit l’analyse technique et les données probantes nécessaires à la mise en œuvre concrète des politiques, contribuant ainsi à instaurer le consensus indispensable à un changement durable.
Perspectives d’avenir
Alors que la Zambie prépare son deuxième rapport volontaire relatif au Pacte mondial pour la migration (PMM) pour 2026, le pays a une occasion cruciale de démontrer son leadership. La voie à suivre exige de dépasser les projets isolés pour adopter une approche globale et pangouvernementale.
En comblant le manque de données, en renforçant les protections juridiques et en considérant la migration comme une opportunité plutôt que comme un fardeau, le pays peut transformer son « déficit de mise en œuvre » en une réussite, prouvant ainsi qu’une migration bien gérée n’est pas seulement un engagement du Pacte mondial, mais un impératif de développement national.
À propos de l’auteur
Gideon Rutaremwa est chargé des questions de population au sein de la Section des politiques sociales, de la Division du développement socio-économique.
Mars 2026
![[Blog] Zambia at a Crossroads: Turning Migration Policy into Reality](https://www.uneca.org/sites/default/files/styles/slider_image/public/storyimages/shutterstock_2665558967_1920x640.jpg?itok=UMcD1h2-)