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Déclaration de Claver Gatete devant le Conseil exécutif de l'Union africaine

11 février, 2026
Statement by Mr. Claver Gatete at the 48th ordinary session of the executive council of the African Union

QUARANTE-HUITIÈME SESSION ORDINAIRE DU CONSEIL EXÉCUTIF DE L’UNION AFRICAINE

 

Thème :

Garantir un approvisionnement durable en eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063

 

Allocution

de

M. Claver Gatete

Secrétaire général adjoint de l’Organisation des Nations Unies et Secrétaire exécutif de la CEA

 

Addis-Abeba, 11 février 2026


Excellence Monsieur Téte António, Ministre des relations extérieures de la République d’Angola et Président du Conseil exécutif,

Excellence Monsieur Mahamoud Ali Youssouf, Président de la Commission de l’Union africaine,

Excellence Monsieur Gedion Timothewos, Ministre des affaires étrangères de la République fédérale démocratique d’Éthiopie,

Excellence Madame Selma Malika Haddadi, Vice-Présidente de la Commission de l’Union africaine,

Mesdames et Messieurs les ministres, Mesdames et Messieurs les représentants, Mesdames et Messieurs,

C’est un honneur pour moi de prendre la parole à l’occasion de la quarante-huitième session ordinaire du Conseil exécutif.

Au nom de la Commission économique pour l’Afrique, je remercie le Gouvernement et le peuple éthiopiens, nos hôtes bienveillants, et je félicite la Commission de l’Union africaine d’avoir convoqué cette session à un moment décisif pour notre continent.

Nous nous réunissons, en effet, à un moment marqué par une profonde transition économique.

À l’heure où je parle, la croissance mondiale ralentit, les tensions commerciales s’intensifient et les chaînes d’approvisionnement se réorganisent.

En outre, le coût du capital a augmenté et l’aide au développement, qui constituait autrefois un pilier prévisible de financement, est en diminution.

Ce tableau est rendu encore plus sombre par la détérioration de la situation en matière de sécurité et par la persistance des changements climatiques.

Nous assistons à une transition vers une économie mondiale structurée autour de stratégies industrielles, de la concurrence géopolitique et du contrôle de ressources essentielles.

En résumé, les règles du développement évoluent.

Pendant des décennies, les pays en développement se sont appuyés sur un modèle axé sur l’extérieur : exporter des produits de base, importer des produits manufacturés et financer le développement au moyen de flux financiers concessionnels.

Mais ce modèle n’est plus viable.

Les conséquences pour l’Afrique sont claires : notre développement ne peut plus dépendre principalement de conditions extérieures.

Il doit s’organiser de plus en plus autour de notre propre système économique continental.

Partout sur le continent, les gouvernements africains doivent composer avec une marge de manœuvre budgétaire réduite, des coûts d’emprunt plus élevés et des notations de crédit défavorables.

Il n’est pas acceptable qu’à l’heure actuelle, seuls trois pays africains bénéficient d’une notation de catégorie « investissement », que cinq autres s’approchent de cette catégorie, tandis que 19 pays n’ont jamais fait l’objet d’une notation.

Cette situation augmente considérablement la prime de risque que les pays africains doivent acquitter pour financer leur développement.

Il ne s’agit pas seulement d’un défi au niveau budgétaire, mais aussi d’un défi structurel.

Lorsque le coût du financement est élevé, les projets d’infrastructure accusent des retards.

Lorsque la réalisation des infrastructures est retardée, la production est freinée.

Et lorsque la production est freinée, l’industrialisation marque le pas.

Pourtant, l’Afrique dispose de ressources foncières, d’un potentiel en énergies renouvelables, de minéraux essentiels et d’une population active jeune.

Mais disposons-nous de systèmes économiques capables de transformer ces atouts en valeur ajoutée ?

Pour toutes ces raisons, le thème de l’année de l’Union africaine, à savoir

« Garantir l’approvisionnement durable en eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 », revêt une importance particulière.

En effet, l’approvisionnement en eau et l’assainissement ne relèvent pas seulement des services sociaux : ils constituent aussi des infrastructures économiques.

Dans une perspective économique, l’accès à l’eau est un indicateur de la capacité de production.

Or, en Afrique, plus de 300 millions de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau potable et environ 780 millions ne disposent pas de services d’assainissement adéquats.

Les maladies liées à l’eau, telles que le choléra, les diarrhées et la fièvre typhoïde, continuent de faire des victimes sur le continent – causant environ 115 décès évitables par heure dans la région africaine, selon l’Organisation mondiale de la Santé.

Les répercussions économiques sont considérables.

L’insuffisance des services d’approvisionnement en eau et d’assainissement réduit la productivité du travail, accroît les dépenses de santé et décourage l’investissement.

Les usines ont besoin d’un approvisionnement fiable en eau, l’agro-industrie dépend de l’irrigation et les villes doivent disposer de systèmes d’assainissement pour fonctionner de manière productive.

En réalité, les décisions d’investissement, notamment le choix d’implantation des industries et des parcs industriels, dépendent de la fiabilité des services de base, y compris de l’accès à l’eau.

En l’absence de systèmes d’approvisionnement en eau fiables, les zones industrielles ne peuvent fonctionner de manière compétitive, les plateformes logistiques ne peuvent se développer efficacement et les systèmes économiques urbains ne peuvent croître de manière durable.

À la Commission économique pour l’Afrique, nous considérons le développement comme un système économique intégré.

Les infrastructures, le financement, le commerce et la politique industrielle fonctionnent de manière interdépendante.

L’eau, au même titre que les transports, l’énergie et la connectivité numérique, constitue un intrant fondamental de la production économique.

Lorsque les facteurs de production ne sont pas fiables, les pays ne peuvent produire de manière compétitive.

Et lorsqu’ils ne peuvent produire de manière compétitive, ils restent des exportateurs de matières premières plutôt que des producteurs de valeur.

Excellences,

Mesdames et Messieurs les représentants,

Pour que l’Afrique puisse être compétitive à l’échelle mondiale, elle ne peut se contenter d’exporter des produits de base.

Nous devons transformer nos minerais, moderniser notre agriculture et produire des biens à plus forte valeur ajoutée.

Telle est la logique de la création de valeur et des chaînes de valeur régionales.

À cet égard, la Zone de libre-échange continentale africaine constitue la principale plateforme de développement du continent, permettant une production à grande échelle et le développement d’industries compétitives au sein de notre marché continental.

Dans un contexte de fragmentation du commerce mondial, l’intégration régionale s’impose comme une nécessité.

Je suis convaincu que l’Afrique s’industrialisera, car notre marché permet d’organiser la production à l’échelle du continent.

Toutefois, cela exigera une réponse stratégique mûrement réfléchie, coordonnée et fondée sur nos priorités économiques.

Permettez-moi, Excellences, de proposer à votre attention cinq actions prioritaires.

Premièrement, l’Afrique doit mobiliser et gérer le financement du développement de manière plus efficace.

À cette fin, il convient de renforcer la mobilisation des ressources intérieures, d’améliorer la gestion des finances publiques et d’accroître la crédibilité en matière de crédit, afin que les pays africains puissent accéder aux marchés de capitaux à des conditions plus équitables et réduire le coût du financement des infrastructures. Il n’est pas acceptable que le ratio impôts/produit intérieur brut de l’Afrique se situe à 16 % alors qu’il est de 34 % dans l’Union européenne.

En outre, des instruments innovants, notamment les obligations vertes, les obligations bleues et les mécanismes de financement mixte, devraient être utilisés pour financer des infrastructures productives, notamment des systèmes d’approvisionnement en eau soutenant l’activité économique.

Deuxièmement, nous devons investir dans des infrastructures productives intégrées.

Les systèmes d’approvisionnement en eau devraient être planifiés parallèlement aux corridors de transport, aux ports, aux réseaux énergétiques et aux infrastructures numériques, afin de soutenir les parcs industriels, les plateformes logistiques et les villes productives, plutôt que de fonctionner comme des projets sectoriels isolés.

Troisièmement, nous devons accélérer la création de valeur au moyen de chaînes de valeur régionales dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine.

Il faut de plus en plus transformer les ressources africaines sur le continent, notamment dans les secteurs de l’agroalimentaire, des produits pharmaceutiques, de la transformation manufacturière et des minéraux verts.

Cela permettra à notre commerce d’évoluer des exportations de matières premières vers celles de produits manufacturés.

Quatrièmement, nous devons approfondir l’intégration du marché continental.

Cela suppose la mise en œuvre complète de la Zone de libre-échange continentale africaine, y compris la suppression des obstacles tarifaires et non tarifaires ainsi que l’harmonisation des normes.

Grâce à la mise en place de systèmes douaniers efficaces, les entreprises africaines pourront étendre leur production au-delà des frontières et consolider une industrialisation durable.

Cinquièmement, l’Afrique doit mettre à profit les technologies et les données en tant qu’infrastructures économiques.

Les plateformes numériques, l’intelligence artificielle et les systèmes de données peuvent améliorer l’administration fiscale, la gestion logistique, le commerce, la maintenance des infrastructures et la productivité industrielle.

Les investissements dans les infrastructures publiques numériques renforceront les capacités des États et permettront la mise en place de systèmes économiques plus compétitifs.

Excellences,

Mesdames et Messieurs les représentants,

L’Afrique dispose des atouts nécessaires – les ressources, les marchés et la dynamique démographique – pour mener à bien sa transformation structurelle.

Il nous faut à présent mettre en place une coordination efficace : des financements au service des infrastructures, des infrastructures au service de l’industrie et une industrie au service du commerce.

Si nous finançons nos infrastructures, intégrons nos marchés, créons davantage de valeur à partir de nos ressources et intensifions les échanges commerciaux entre nos pays, l’Afrique ne se contentera pas de participer à l’économie mondiale ; elle contribuera à en façonner l’avenir.

La Commission économique pour l’Afrique est pleinement disposée à appuyer ces actions, en étroite collaboration avec les États membres, l’Union africaine et les institutions régionales.

Je vous remercie de votre attention.